Le 6 mai à Kori-Kori et Gomosssogou, le 7 mai à Kouroundé, puis le 12 mai à Kendié… Les vieux démons se sont réveillés dans le Pays dogon fauchant des vies par dizaines. Dans certaines localités comme Kori-Kori et Gomosssogou, aucun bilan n’a été officiellement communiqué par les autorités. Certaines sources indépendantes ont parlé d’au moins 30 personnes tuées dans ces villages.
Dans un communiqué publié le lendemain (7 mai), le gouverneur de Bandiagara (Colonel-major Olivier Diassana) a juste souligné que « ces attaques ont causé plusieurs pertes en vies humaines ainsi que de nombreux blessés » sans donner plus de précisions chiffrées. Quant à la milice Dana Ambassagou, elle a annoncé « plus de 60 morts et plusieurs blessés ». Et rien ne prouve que les attaques vont s’arrêter, brisant la faible lueur d’espoir de ces derniers mois. « Nous avions retrouvé une relative stabilité ces derniers mois et nous avions pensé que le pire était derrière nous à cause de la montée en puissance de nos Forces de défense et de sécurité (FDS). Comment cela a-t-il pu se produire malgré les alertes des populations ? », s’est interrogé un élu local de la région ayant gardé l’anonymat.
Aujourd’hui, la peur et la colère refont surface chez les populations dans un environnement de détresse. Comme l’a si bien dit un responsable de la région, « les habitants vivent avec une seule question en tête : où et quand aura lieu la prochaine attaque ? ». L’urgence, aujourd’hui, c’est de trouver la meilleure stratégie pour « mieux protéger les populations, restaurer la confiance et empêcher que la violence ne détruise davantage le tissu social ». Il sera difficile d’y parvenir tant que certains acteurs investis de la confiance des populations vont se sentir exclus. Le chef militaire de la milice Dan Na Ambassagou, Youssouf Toloba, dans un audio partagé sur les réseaux sociaux après les massacres de Kori-Kori et Gomosssogou, a dénoncé le « laxisme » des autorités locales et nationales face aux groupes terroristes. « On oblige les Donsos (chasseurs traditionnels) à ne pas combattre le JNIM pendant ce temps, ceux-ci attaquent les villages ayant refusé de signer leur accord de paix », a dénoncé Toloba.
Et pourtant, beaucoup d’observateurs sont aujourd’hui convaincus que la gravité de la situation exige « l’écoute des communautés » afin de mener sur le terrain des actions efficaces pour les protéger. Autrement, même si nous avons affaire à une milice d’autodéfense formée par des chasseurs traditionnels, on parviendra difficilement à stabiliser cette zone sans l’implication de Dan Na Ambassagou. Il faut mener la réflexion avec les acteurs pour trouver la meilleure formule de cette implication.
Et cela en se souvenant du rôle joué par « Ganda Koye » (« Les maîtres de la terre » ou « Les propriétaires terriens »), aussi appelé « Mouvement patriotique Ganda Koi » pour contenir les dernières rébellions dans le septentrion du pays. Officiellement créée en mai 1994, avec d’anciens soldats de l’armée malienne, c’était une milice d’autodéfense qui a courageusement combattu les groupes irrédentistes touaregs, notamment au cours de la rébellion touarègue de 1990-1996.
Jusqu’aux événements de 2012, Ganda Koy, avait réussi à établir un certain équilibre des rapports de force confinant la rébellion à la région de Kidal. Tout comme les « Jeunes patriotes », elle est vite devenue la « bête noire » des organisations comme le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) et le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO). Et cela parce qu’elle bénéficiait de soutiens multiples, même au haut niveau, et elle avait le patriotisme en bandoulière. « Il n’est pas question de nordistes ou de sudistes, mais seulement de Maliens, car c’est le Mali, notre pays, qui est menacé et coupé en deux par des envahisseurs », avait confié l’un des combattants de Ganda Koy lors d’un reportage de nos confrères de « L’Essor ».
Pourquoi ne pas donner une chance à Dan Na Ambassagou en s’inspirant des Volontaires pour la défense de la patrie (VDP) du Burkina ? Devenus « la plus grande peur des terroristes », ils ne sont pourtant pas sortis d’une académie militaire ou, comme le souligne un chroniqueur avec une légitime fierté, « d’un laboratoire militaire occidental ni d’un manuel stratégique écrit dans des bureaux climatisés à Paris ou Washington ».
Ces milices peuvent être utiles dans la lutte contre le terrorisme compte tenu de l’étendue du territoire qui fait que les Forces armées (FAMa) ne peuvent pas être aujourd’hui partout à la fois. Nous ne pensons pas qu’elles aient l’effectif nécessaire à un maillage efficace du pays. Elles sont donc contraintes de faire des choix stratégiques en fonction des menaces. Malheureusement, le moindre mouvement de nos Forces de défense et de sécurité (FDS) est signalé à l’ennemi par ceux d’entre nous qui ont vendu leur âme au diable pour en tirer les dividendes au mépris de la stabilité du pays.
Selon certaines sources, nous avons 50 000 hommes pour défendre un territoire de 1 241 238 km², soit moins d’un soldat pour 25 km². Ce qui met en évidence l’infériorité numérique de notre armée par rapport à notre territoire. Et cela dans une guerre asymétrique contre des ennemis qui ont les moyens (financement de leurs sponsors) de mobiliser pour la sale besogne plus de 2 000 hommes lourdement armés, créant un sureffectif face à notre armée.
Ces milices peuvent être très utiles. À condition bien sûr de leur offrir d’autres perspectives une fois la stabilité acquise, parce que force est aussi de reconnaître que ce recours est un couteau à double tranchant. En effet, comme le disait un chef de milice, « un jeune qui sait manipuler les armes et se retrouve au chômage risque d’être tenté par la vie facile ».
Même si elle peut être envisagée comme « une solution rapide pour pallier les insuffisances des forces étatiques » face aux menaces comme le terrorisme, l’utilisation de milices d’autodéfense comporte aussi des risques majeurs qui en constituent le « revers de la médaille ». Ainsi, si leur engagement peut initialement sembler patriotique, il engendre fréquemment des conséquences déstabilisatrices. Comme nous le rappelait un consultant sur les questions de défense et de sécurité interrogé sur cette option, « ces organisations peuvent se transformer en acteurs criminels ou en milices privées, échappant au contrôle de l’État et se livrant à des trafics pouvant ramener tôt ou tard à la case départ : l’insécurité et l’instabilité ».
Malheureusement, même si la situation actuelle est très dramatique, nos autorités ne peuvent pas jouer à pile ou face en la matière. Et pourtant, il va falloir rapidement mener la réflexion et agir efficacement parce que le sentiment d’abandon ne cesse de grandir dans le centre du pays !
Moussa Bolly
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