Fidélité à l’enseignement de Tierno Bokar, le sage de Bandiagara ; dialogue interreligieux ; préservation des cultures orales, célébration de l’écriture, impact de la colonisation sur la société africaine… Autant de principes qui ont façonné l’œuvre et la vie d’Amadou Hampâté Bâ, et que Hamadoun Touré nous fait redécouvrir sous sa belle plume dans un ouvrage tiré de ses conversations avec le penseur universel : « De l’aube au crépuscule d’un siècle, Conversations avec Amadou Hampâté Bâ » ! Ce 4ᵉ ouvrage traduit brillamment l’attachement du journaliste/écrivain à ce « géant du 20ᵉ siècle » qu’il a rencontré pour la première fois en décembre 1982. Nous l’avons lu pour vous !
« De l’aube au crépuscule d’un siècle », peu d’hommes marquent l’histoire par des empreintes indélébiles ! Dans ce lot restreint figure incontestablement Amadou Hampâté Bâ (né en 1901 au Mali et décédé en 1991 en Côte d’Ivoire), « un parmi les grands hommes du 20ᵉ siècle ». Journaliste, écrivain, Hamadoun Touré a eu le privilège de le côtoyer, d’échanger avec lui sur sa vie, son éducation, sa pensée, ses relations avec l’administration coloniale, l’impact de la colonisation sur notre société… Les conversations avec le fils spirituel de Tierno Bokar, le sage et l’érudit de Bandiagara, constituent la trame de son ouvrage : « Conversations avec Amadou Hampâté Bâ : De l’aube au crépuscule d’un siècle », paru en janvier 2026 chez « Cauris livres ».
Trop en avance sur son temps, « la pensée d’Amadou Hampâté Bâ (AHB) n’a pas pris une seule ride », selon l’auteur. « C’est un album dont on déroule, encore aujourd’hui avec avidité, les feuilles d’une étrange fraîcheur », écrit-il dans son ouvrage. Une éternelle jeunesse qui, selon l’écrivain, « dévoile un pan insoupçonné de son esprit visionnaire ».
Ce livre nous fait aussi découvrir un AHB « homme de Dieu », un érudit qui a prôné et prêché toute sa vie le dialogue entre la Croix et le Croissant, la Bible et le Coran, l’Église et la Mosquée. Le dialogue religieux, socle de la coexistence entre les différentes confessions religieuses, a été « l’un de ses engagements à vie, en tant qu’homme de Dieu, mais également en tant qu’homme tout court », rappelle Hamadoun Touré. « L’intolérance religieuse est de tous les temps et de tous les lieux… Pour moi, intolérance et tolérance sont aussi inséparables de la nature humaine que le bien et le mal… Toutefois, l’intolérance est une déviation. Il ne faudrait pas juger, quelles qu’elles soient, à travers les hommes qui les appliquent ou qui, parfois, les utilisent pour des fins tout autres que réellement religieuses », souligne l’illustre disciple de Tierno Bocar dans un entretien avec l’auteur.
Cette œuvre nous rappelle aussi qu’Amadou Hampâté Bâ a été la preuve vivante qu’on peut lier tradition et modernité sans sacrifier nos valeurs et perdre son âme. Comme le dit H. Touré, c’est avec « un enthousiasme égal » qu’il a servi « l’administration coloniale tout en gardant l’esprit et le cœur plongés dans ses racines. Ardent défenseur de la parole, il s’immortalisa par l’écriture ». La colonisation, selon AHB, fut « un blocage qui empêcha la société africaine de développer sa civilisation propre en s’adaptant aux besoins du nouveau monde ». Ainsi, selon l’immortel intellectuel, « si une grande partie de nos jeunes cherche son modèle à l’extérieur, c’est qu’on lui a appris à douter de ses valeurs ancestrales, à en avoir honte, voire à les nier… Déjà, du temps de la colonisation, commence le travail de sape de l’éducation traditionnelle. On lutte par tous les moyens contre les écoles coraniques, les ateliers de métiers traditionnels qui, en fait, étaient des centres de transmission de tout un ensemble de connaissances, aussi bien techniques que symboliques et culturelles, voire métaphysiques ».
Néanmoins, « Amkoullel » (« Amkoullel, l’enfant peul », en référence au roman autobiographique d’Amadou Hampâté Bâ paru en 1991 aux éditions Actes Sud et qui a qui reçu le Grand Prix littéraire d’Afrique noire la même année), reconnaît aussi que « la colonisation facilita la communication avec les infrastructures qu’elle mit en place et sa langue, le français ». Même si force est aussi de reconnaître que la langue de Molière a « étouffé nos langues nationales ». Ce qui explique sans doute pourquoi « nous ne sommes décolonisés que verbalement », Sinon, « spirituellement, intellectuellement et économiquement, nous demeurons colonisés ».
Si, nous rappelle l’œuvre de Hamadoun Touré, « Platon a écrit pour assurer l’éternité à Socrate », Hampâté Bâ l’a fait pour « perpétuer le maître Tierno Bocar, pour fixer l’oralité ». Selon l’auteur, AHB a ainsi écrit pour « les générations à venir afin qu’elles sachent ce qu’hier fut ». Et cela d’autant plus que, compte tenu de l’évolution de la société et « des nouveaux modes de communication », « l’oralité ne suffit plus à assurer la transmission et la circulation des connaissances ». En effet, dans leurs conversations, le grand intellectuel à la pensée intemporelle souligne : « J’écris aussi pour assurer la plus large diffusion possible de nos valeurs traditionnelles, afin que chacun puisse s’y retrouver, méditer et, peut-être, ajouter et créer ». L’annexe du livre est consacrée à « Lettre à un jeune africain » d’A.H. Bâ. L’ouvrage de 67 pages se lit d’un trait parce que le contenu est si attrayant qu’il est difficile de décrocher dès qu’on commence la lecture.
Journaliste formé au CESTI (Centre d’études des sciences et techniques de l’information de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar/UCAD) et ancien fonctionnaire des Nations unies (notamment à l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire/ONUCI déployée dans ce pays d’avril 2004 à juin 2017), Hamadoun Touré a aussi été ministre, notamment titulaire du portefeuille de la Communication, de la Poste et des Nouvelles technologies, porte-parole du gouvernement dans l’équipe formée le 25 avril 2012 par Dr Cheick Modibo Diarra. Ayant toujours « cheminé avec les mots et les paroles », il a publié des articles et tribunes sur l’État de l’Afrique et du monde avant de se consacrer à l’écriture. « De l’aube au crépuscule d’un siècle, conversations avec Amadou Hampâté Bâ » est son 4ᵉ ouvrage après « Côte d’Ivoire : La renaissance », « Le temps qui résiste » et « De mon balcon ».
Cette nouvelle œuvre traduit « son attachement à ce géant du 20ᵉ siècle » qu’est Amadou Hampâté Bâ. Rencontrer et s’entretenir avec AHB ! « Ce fut pour moi un bonheur rare et une chance unique », reconnaît l’auteur qui a ainsi eu le privilège de s’abreuver (certainement sans modération) « à la source intarissable de son enseignement ». Selon H. Touré, son bouquin est « l’expression d’une fidélité éternelle à un immense penseur ». Une œuvre qui mérite un écho singulier car elle nous parle du « monde d’hier et de demain ».
Moussa Bolly
« De l’aube au crépuscule d’un siècle » (conversations avec Amadou Hampâté Bâ) ; « Cauris livres » ; disponible dans les librairies (7 000 FCFA/12 euros)
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