Année de l’éducation : peut-on bâtir l’avenir sur la précarité des enseignants ?

Décréter 2026 année de l’éducation et de la culture est un signal politique fort. Le message est clair : l’école doit devenir une priorité nationale. Mais une question s’impose, presque dérangeante : peut-on réellement bâtir l’avenir d’un pays lorsque ceux qui forment les générations vivent eux-mêmes dans l’incertitude ? Derrière les salles de classe, il y a des enseignants non fonctionnaires. Ils sont nombreux dans les établissements privés. Ils tiennent les emplois du temps, préparent les cours, encadrent les élèves. Pourtant, leur statut reste fragile.

Ils enseignent les mathématiques, l’anglais, dirigent même une école. Pourtant, leur situation repose sur des bases étonnamment légères : accords verbaux, absence de couverture sociale, congés non rémunérés. Et à les écouter, ils ne sont pas des exceptions.

Mamadou Idrissa Diaw enseigne les mathématiques et la physique-chimie dans des établissements privés. Huit ans déjà. Quand on lui demande son statut, il répond simplement : « accord verbal ». Pas de papier, pas de signature, rien qui encadre noir sur blanc la relation de travail.

Il est payé à l’heure. Chaque séance effectuée est comptabilisée. Il trouve cela “équitable”. Mais si ses heures diminuent ? Si une classe lui est retirée en cours d’année ? Tout repose sur la parole. Dans plusieurs écoles privées, c’est ainsi que les choses se font : on commence à enseigner avant même d’avoir évoqué les droits sociaux.

Boubacar Kalil, lui, enseigne depuis 2012. Aujourd’hui directeur. On pourrait croire la situation plus solide. Elle ne l’est pas. Paiement à la fin du mois. Rien pendant les vacances. Aucune prise en charge à l’INPS.

« Ce n’est ni équitable ni stable », tranche-t-il. Le mot “directeur” ne change rien à la réalité administrative. Son lien avec l’établissement repose, là encore, sur un engagement verbal. Dans plusieurs écoles privées, le titre importe moins que la formalisation du statut. Et cette formalisation est souvent absente.

Issa Alhassane Maïga a commencé autrement. Quatre ans de bénévolat dans un groupe scolaire avant de devenir vacataire. Quatre années à enseigner sans salaire fixe. Aujourd’hui, il est payé selon le nombre exact d’heures dispensées dans le mois. Le paiement arrive à la fin. « Même si c’est peu, nous faisons avec ».

Il parle calmement. Pas de colère. Juste un constat.

Sur la question de l’Assurance Maladie Obligatoire, la réponse tombe trois fois de la même manière.

Non.

Mamadou Idrissa Diaw explique que cela « n’a pas été évoqué ».

Boubacar Kalil précise que son établissement « n’a pas fait [sa] prise en charge à l’INPS ».

Issa Alhassane Maïga renvoie vers les promoteurs.

Aucun congé maladie rémunéré. Aucun congé paternité. Une grippe sérieuse, une hospitalisation, et le revenu s’interrompt. On accepte le poste, on assure les cours, et on espère que l’année se passe sans incident. Ce constat dépasse leurs seuls cas. Dans de nombreux établissements privés, l’affiliation à l’AMO et à l’INPS reste irrégulière ou inexistante pour les enseignants non fonctionnaires. La vulnérabilité est structurelle.

Lorsque 2026 a été décrétée année de l’éducation et de la culture, les réactions ont varié.

Mamadou Idrissa Diaw parle de surprise et estime qu’« il y a beaucoup de choses à revoir ». Il pense qu’un impact est possible si les syndicats s’impliquent davantage et si chacun est « mis dans son droit ».

Boubacar Kalil reconnaît un signal positif, mais il ne voit « aucun impact concret » sans mesures obligatoires pour les établissements privés. Il demande que l’État impose un salaire acceptable et garantisse les droits. « Nous souffrons réellement », insiste-t-il.

Issa Alhassane Maïga, lui, reste prudent : « Le changement, c’est quelque chose de lointain. Ce n’est pas une année que tout deviendra rose. » Il redoute « des propos en l’air ».

Trois voix. Trois nuances. Une attente commune : des actes et que quelque chose change dans les bulletins de salaire, pas seulement dans les communiqués.

Une question qui dépasse ces trois témoignages

Ces enseignants ne représentent pas une anomalie du système. Ils en sont une composante.

Dans plusieurs écoles privées du pays, des enseignants travaillent sans contrat formel, sans couverture sociale et sans salaire pendant les vacances. Beaucoup acceptent ces conditions faute d’alternative.

Peut-on décréter l’éducation priorité nationale sans sécuriser ceux qui assurent les cours au quotidien ?

Peut-on exiger performance, résultats, discipline, innovation pédagogique, lorsque les bases contractuelles restent fragiles ?

Ces enseignants ne demandent pas un traitement privilégié. Ils parlent de choses précises : un contrat écrit, une affiliation effective à l’AMO, un salaire qui ne s’arrête pas trois mois durant l’année, des droits encadrés et surtout un salaire qui ne disparaît pas avec les vacances.

2026 peut être un tournant. À condition que l’année de l’éducation ne se limite pas à un slogan, mais qu’elle s’attaque aussi à cette réalité discrète : celle d’enseignants qui tiennent l’école debout tout en vivant eux-mêmes dans l’incertitude.

La réforme de l’école passera aussi par eux. Pas à côté d’eux.


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