L’ŒIL DE LE MATIN : Servir ou sévir !

Le fil conducteur de notre précédente réflexion (« La responsabilité, fondement éthique et politique du Mali Kura »-L’ŒIL DE LE MATIN, N°679 du mercredi 15 juillet 2026) a trouvé un écho puissant chez l’un de nos confrères et lecteurs. Il a tenu à nous rappeler cet adage qui résonne comme un impératif catégorique : « La mission est plus importante que l’individu. La volonté de servir le Mali doit être sincère, désintéressée et guidée par l’intérêt général… Servons avec intégrité. Agissons avec détermination. Construisons avec espoir ».

Servir, et non se servir. L’étymologie nous ramène au latin servire : l’acte d’être utile, d’assister, de répondre aux besoins de l’autre, qu’il s’agisse du geste humble de partager la nourriture ou de manier un outil. C’est un verbe polysémique, d’une immense richesse textuelle. Il incarne l’action de s’acquitter de ses obligations envers une collectivité, de lui consacrer son énergie vitale, ou encore d’apporter à autrui un soutien indéfectible.

Dans l’adage cité, ce concept revêt sa dimension laplus noble : servir sa patrie ! C’est le pacte sacré par lequel un citoyen lie son destin à celui de sa nation pour en garantir la stabilité, la souveraineté et le bien commun. Cet engagement se manifeste partout, du sacrifice du service militaire aux rouages de l’administration publique, de l’élan du volontariat aux actes civiques les plus quotidiens visant à honorer le pays.

Une telle exigence ne souffre aucune demi-mesure ; elle exige un dévouement absolu, une symbiose totale entre les mots et les actes. Ce pacte avec soi-même n’est rien d’autre qu’un serment. C’est précisément la raison pour laquelle tant de professionnels (magistrats, avocats, huissiers, notaires…) prêtent serment à l’aube de leur carrière, officialisant ainsi leur allégeance à l’institution et à la patrie. C’est ce même fil déontologique qui, depuis l’Antiquité, guide les médecins à travers le célèbre Serment d’Hippocrate.

La règle d’or devrait être universelle : servir la patrie et non se servir ; fortifier l’entreprise et non se faire les poches ; porter la communauté et non l’instrumentaliser comme un ascenseur sociopolitique. Mais comme le craint si bien notre ami et confrère « Tonton Fané » (Idrissa Fané), « il faudra un siècle au Malien pour épouser une telle culture ». Cette crainte, légitimement exprimée par Idrissa Fané, ne doit pas nous résigner. Car cette culture du devoir aurait dû s’imposer d’emblée comme la clé de voûte du Mali Kura. À l’instar du soldat debout sur la ligne de front pour défendre la terre des ancêtres, le médecin doit se souvenir qu’il soigne par devoir ; l’ingénieur doit porter la conscience que des vies humaines et toute une économie locale dépendent de la solidité d’une piste ou d’un pont ; le journaliste, enfin, doit savoir que sa plume et son micro ont pour unique vocation d’éclairer l’opinion et d’éveiller les consciences, et non de régler des comptes personnels ou de tresser des lauriers indus à des imposteurs.

Le grand paradoxe (et la tragédie) de notre histoire récente réside là : ce sont trop souvent les corps assermentés qui ont précipité la déchéance nationale, transformant nos rêves collectifs en illusions et nos espoirs de changement en vœux pieux. Pour beaucoup, le serment est devenu une simple formalité administrative, un sauf-conduit bureaucratique pour intégrer un corps, y agir à sa guise et s’enrichir de manière illicite. C’est précisément ce renoncement moral qui a plongé le Mali Kôrô (l’ancien Mali) dans le chaos abyssal que nous connaissons.

La justice comme bouclier de la refondation

Dans le projet de reconstruction du Mali Kura, la conviction intime du Maliden Kura (le citoyen nouveau) doit impérativement s’enraciner dans ce « serment de servir la patrie ». Ce rituel doit cesser d’être une formule creuse pour redevenir l’engagement solennel et mystique des forces vives (militaires, policiers, fonctionnaires) à défendre et rebâtir la nation. Car si le Mali a vacillé, c’est parce que le serment s’est vidé de sa substance spirituelle. Depuis la rupture précoce de la Première République, une question douloureuse hante les esprits : le serment est-il encore le gage de la compétence, de la rigueur et de l’intégrité professionnelle ?

Dès lors, la sacralisation du Serment doit devenir le cœur battant des programmes d’éducation civique et de la refondation nationale. Il s’agit d’inoculer le virus du patriotisme aux nouvelles générations. Mais cette pédagogie restera stérile sans un dogme absolu : le refus total de l’impunité. Toute trahison de la parole donnée devant la nation doit être frappée de la dernière rigueur, sans concession, sans privilège de caste, avec pour unique boussole le châtiment exemplaire.

Un enseignant à la retraite résume admirablement cette urgence systémique : « Le rôle le plus important, à mon avis, est celui de la justice. Si chacun était conscient que ni sa fortune ni ses soutiens ne pourront jamais lui servir de bouclier lui accordant l’impunité, je pense que chacun va réfléchir par deux fois avant de puiser dans les caisses de l’État, de son entreprise ou de son ONG ». Son analyse est implacable. Justice, Stabilité et Développement forment une sainte trinité sociopolitique : trois piliers structurellement indissociables. Une justice équitable est l’unique garante de la paix sociale ; elle seule peut stabiliser les régions meurtries par la crise et ouvrir la voie à un développement économique viable et durable.

Le rétablissement de l’État de droit et la restauration de la confiance des citoyens dans leurs institutions constituent les véritables défis de la refondation. La justice est le ciment de la cohésion nationale. Permettre un accès impartial aux tribunaux et régler équitablement les conflits majeurs (notamment fonciers ou liés aux ressources naturelles), c’est éteindre les ferments de la guerre civile.

À l’inverse, l’absence de droit et la persistance des verrous institutionnels agissent comme un acide sur la confiance populaire. Intégrer les droits sociaux et une justice distributive dans les stratégies locales est le seul moyen de résorber les disparités et de sceller une paix durable. L’accès équitable aux mécanismes de résolution des litiges reste un défi herculéen, mais non négociable pour le vivre-ensemble malien. Car, comme le formule si magnifiquement un érudit : la corruption de la justice n’est pas seulement politique, elle est aussi spirituelle.

Moussa Bolly


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