Il suffit de lever les yeux au ciel, dans les rues poussiéreuses et vibrantes de Bamako, pour contempler l’ampleur de la supercherie.
De lourds câbles noirs serpentent anarchiquement, accrochés à des poteaux chancelants, telles des lianes artificielles censées nous arrimer à la modernité. « La fibre est là ! », clament les affiches publicitaires tapageuses, placardées à chaque carrefour. Mais derrière les sourires de façade et les slogans enjôleurs de l’industrie des télécommunications, se cache un cynisme d’une violence inouïe. Ce que l’on nous vend à grand renfort de marketing comme le paroxysme du progrès n’est, en réalité, que le rebut du monde occidental. Une insulte faite à notre intelligence, et surtout, une entrave mortelle à l’émancipation économique de notre nation.
Le diagnostic technique est implacable, mais la réalité politique l’est encore plus. Pendant que l’Europe navigue avec arrogance à la vitesse de la lumière la France, par exemple, a allègrement consommé du 8 Gigabits dès 2024 pour acter un standard symétrique à 10 Gigabits par seconde dès 2026, le Mali, lui, est condamné à ramper dans la poussière numérique.
Nos opérateurs, ces mastodontes aux poches pleines qui drainent chaque jour les maigres ressources de nos concitoyens, ont délibérément choisi de faire de notre pays un marché de relégation. Ils y déploient massivement le GPON, une technologie du début des années 2000, structurellement dépassée, asymétrique et essoufflée.
Pourquoi donc investir dans le futur du Mali quand on peut rentabiliser jusqu’à la corde des antiquités technologiques déjà largement amorties au Nord ?
C’est la logique froide, brutale et calculée d’un capitalisme de comptoir : maximiser les profits sur le dos d’une population que l’on considère, au fond, comme périphérique. Un véritable dumping technologique organisé à ciel ouvert.
Mais derrière la froideur des acronymes techniques et de cette bande passante piteusement partagée entre soixante-quatre abonnés infortunés, se nouent de véritables drames humains, étouffés par la condescendance des conseils d’administration. Il y a ce jeune développeur malien, installé dans un modeste bureau à l’ACI 2000, qui voit son entreprise péricliter, foudroyée en plein vol parce que l’upload d’un simple projet logiciel vers un serveur international prend des heures, là où il ne faudrait que des secondes à Paris, Tokyo ou Séoul. Il y a ce médecin à Sévaré, le regard empli de désespoir, incapable de mener à bien une téléconsultation vitale, l’image se figeant tragiquement au moment précis où le diagnostic devrait tomber. Il y a toute une génération de brillants créateurs, pleine de fougue et d’idées, que l’on condamne à rester de dociles consommateurs de vidéos abrutissantes, plutôt que de devenir les bâtisseurs de la valeur numérique de demain.
En nous imposant une fibre asymétrique, les opérateurs nous assignent à résidence : regardez, payez, mais surtout, ne rivalisez pas.
Le plus révoltant, cependant, dans ce braquage infrastructurel en bande organisée, c’est le silence assourdissant de l’Autorité Malienne de Régulation des Télécommunications, des Technologies de l’Information et de la Communication et des Postes (AMRTP).
Où est l’État ? Où sont ces gendarmes du numérique, grassement payés pour protéger nos intérêts souverains ?
Le régulateur semble frappé d’une narcolepsie coupable. Au lieu de dicter des cahiers des charges inflexibles, au lieu de taper du poing sur la table pour exiger la norme XGS-PON et garantir un écosystème symétrique, l’AMRTP se contente de jouer les figurants de complaisance. Pire, elle cautionne l’inacceptable.
Elle applaudit béatement lors des inaugurations de réseaux aériens rafistolés, feignant d’ignorer que la capacité vendue à nos entreprises n’est qu’un mirage, un débit théorique qui s’effondre lamentablement à la première heure de pointe.
Cette démission spectaculaire de l’AMRTP est une faute lourde, une trahison de sa mission fondatrice. En refusant d’imposer la cadence, le régulateur n’est plus un arbitre ; il s’est mué en simple chambre d’enregistrement des diktats des multinationales. Par sa passivité consternante, il avalise un apartheid technologique qui coupe le Mali des grandes routes commerciales du XXIe siècle. A-t-on oublié, dans les couloirs feutrés de cette institution, que la souveraineté d’une nation contemporaine ne se mesure plus uniquement à l’aune de ses bataillons militaires, mais à la résilience et à la fulgurance de ses infrastructures numériques ?
Il est grand temps de déchirer ce voile de mensonges et de compromissions. Nous ne pouvons plus tolérer, sous aucun prétexte, que l’on nous refourgue au prix fort les restes avariés du festin technologique mondial.
L’État doit sortir de sa complaisance mortifère et tordre le bras à cette industrie vampirique. Les licences doivent être révisées avec une rudesse assumée, sous peine de sanctions financières féroces capables de faire plier ceux qui s’obstinent à nous maintenir sous perfusion.
Le Mali n’est pas une poubelle technologique. Notre jeunesse, bouillonnante d’ambitions, ne mérite pas d’être connectée au reste du globe via des tuyaux rouillés. Accepter l’obsolescence, c’est abdiquer. Car demain, la véritable indépendance ne s’écrira pas seulement par des discours, elle s’arrachera par la maîtrise absolue de la donnée et de sa vitesse de propagation.
ENCADRÉ TECHNIQUE : L’AUTOPSIE D’UNE OBSOLESCENCE PROGRAMMÉE
Nous mettons publiquement l’AMRTP et les directions techniques des opérateurs au défi formel de démentir les faits qui suivent. Fruit de notre initiative et de notre analyse personnelle, le diagnostic de notre infrastructure est implacable. L’architecture PON (Passive Optical Network) massivement déployée au Mali depuis 2018 repose sur le standard GPON (Gigabit PON). Il s’agit d’une technologie de première génération, standardisée au début des années 2000, dont les limites structurelles étouffent aujourd’hui toute ambition numérique nationale.
Le mirage du débit et le goulot d’étranglement
Le réseau FTTH malien actuel affiche un débit asymétrique théorique de 2,5 Gbit/s en réception et 1,25 Gbit/s en émission au niveau de l’équipement central. L’escroquerie réside dans la mutualisation : ce débit n’est jamais dédié à un foyer ou à une entreprise. Il est divisé et partagé entre un maximum de 64 clients sur un même faisceau. En heure de pointe, cette fragmentation mécanique provoque une congestion inévitable, plafonnant les débits réels très loin des standards internationaux.
Le cynisme de l’amortissement technologique
La comparaison des capacités est accablante. Pendant que l’Europe exige et déploie le standard XGS-PON, offrant une puissance écrasante de 10 Gbit/s de manière parfaitement symétrique (autant en envoi qu’en réception), le Mali est maintenu de force sous l’antiquité du GPON. Les filiales télécoms opèrent au Sud une logique implacable de maximisation des profits sur des équipements en fin de cycle mondial. Le choix stratégique opéré à Bamako de privilégier un raccordement aérien sur poteaux trahit cette volonté : réduire drastiquement les coûts de génie civil pour accélérer le maillage à moindre frais, au détriment absolu de la résilience physique du réseau.
Une fracture industrielle assumée
Maintenir une économie sur du GPON asymétrique n’est pas un simple désagrément de téléchargement ; c’est un crime macroéconomique. C’est confiner structurellement le pays à des usages de consommation passive (streaming, réseaux sociaux) et interdire l’émergence d’une véritable production numérique locale (data centers, cloud d’entreprise, externalisation B2B). Tant que l’AMRTP n’imposera pas, via des cahiers des charges coercitifs, des paliers technologiques symétriques de pointe aux concessionnaires, notre infrastructure demeurera la poubelle des standards dépassés. Que l’autorité de régulation ou les opérateurs sortent de leur mutisme et viennent prouver le contraire, ingénierie à l’appui.
Chiche !
Par A.K. Dramé Analyste Enjeux et Innovations de Développement durable chercheur en Stratégies de Croissance Accélé.
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