Afrique de l’Ouest: Bassirou Diomaye Faye à Bamako – La CEDEAO, l’AES et l’ECO en mode baroud d’honneur

À peine installé à la présidence de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de la CEDEAO, Bassirou Diomaye Faye a choisi Bamako pour sa première grande séquence diplomatique. Officiellement, il s’agit d’une visite de travail et de solidarité. En réalité, ce déplacement constitue le premier test politique de son mandat à la tête d’une organisation confrontée à la plus profonde crise de son histoire.

Le calendrier n’a rien d’anodin. Quelques jours auparavant, le sommet de Freetown, en Sierra Leone, consacrait le président sénégalais à la tête de l’organisation sous-régionale et annonçait une nouvelle échéance pour l’entrée en vigueur de l’ECO en 2027. La monnaie unique ouest-africaine est présentée comme l’aboutissement du processus d’intégration économique engagé depuis plusieurs décennies. Mais cette ambition se heurte désormais à une nouvelle réalité : l’Afrique de l’Ouest n’est plus organisée autour d’un seul espace politique.

Depuis le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger, la Confédération de l’Alliance des États du Sahel est devenue un acteur géopolitique à part entière. Les trois États ne parlent plus de quitter la CEDEAO ; ils parlent de construire une alternative. Ils mutualisent leurs moyens militaires, harmonisent progressivement leurs politiques économiques et affichent leur volonté de bâtir un marché commun répondant à leur vision de la souveraineté.

Pour ce mandat d’un an, le président sénégalais compte faire de la lutte contre le terrorisme, la réforme institutionnelle et le renforcement de l’autonomie financière de l’organisation ses principales priorités.

L’équation des urgences

C’est tout le paradoxe du moment. Alors que la CEDEAO tente de relancer son projet historique avec l’ECO, elle doit désormais composer avec l’absence de trois pays représentant une profondeur stratégique considérable. Une monnaie commune tire sa force de l’étendue de son marché, de la fluidité des échanges et de la confiance politique entre ses membres. L’émergence de deux espaces institutionnels distincts pose donc inévitablement la question de la cohérence future de cette intégration.

Bassirou Diomaye Faye est probablement le dirigeant le mieux placé pour tenter de gérer cette nouvelle configuration. Son élection à la magistrature suprême du Sénégal a profondément modifié les perceptions dans les capitales sahéliennes. Son discours souverainiste, sa volonté de rééquilibrer les partenariats internationaux et son attachement au panafricanisme lui confèrent une crédibilité que peu de dirigeants de la CEDEAO possèdent aujourd’hui auprès des autorités de Bamako, Ouagadougou et Niamey.

Stratégie sur fond de passerelles de dialogue 

Depuis 2024, il a constamment privilégié le dialogue. Avec le président togolais Faure Gnassingbé, il a cherché à maintenir des passerelles entre la CEDEAO et l’AES, refusant que les désaccords politiques conduisent à une rupture totale entre des peuples dont les économies, les infrastructures et les défis sécuritaires demeurent étroitement imbriqués.

Cette ligne diplomatique contraste avec les tensions qui avaient marqué les dernières années. Les sanctions économiques, les fermetures de frontières et les menaces d’intervention militaire ont laissé des traces profondes dans les opinions publiques sahéliennes. Pour les dirigeants de l’AES, ces épisodes ont définitivement remis en cause la confiance envers la CEDEAO. Leur départ est désormais présenté comme un choix stratégique irréversible.

Pour autant, l’irréversibilité politique ne signifie pas l’impossibilité d’une coopération. C’est précisément tout l’enjeu de la visite de Bamako.

Quelques jours avant son voyage a Bamako, lu président sénégalais recevait le vice-président ivoirien Tiémoko Meyliet Koné, le 24 juillet a Dakar. Ces deux visites rapprochées illustrent une évolution importante : les États membres de la CEDEAO semblent progressivement privilégier une diplomatie bilatérale avec les pays de l’AES plutôt qu’une confrontation institutionnelle. Pour les observateurs sahéliens, ce n’est pas fortuit.

Cette approche pragmatique répond à une évidence géographique. Aucun pays ouest-africain ne peut durablement ignorer ses voisins sahéliens. Le Mali demeure un partenaire commercial essentiel pour le Sénégal grâce au corridor reliant Bamako au port de Dakar. Les réseaux électriques sont interconnectés. Les flux migratoires traversent quotidiennement les frontières. Les groupes terroristes, eux, ne connaissent aucune limite administrative.

Coexister durablement 

Dans ces conditions, le véritable défi n’est plus de convaincre l’AES de revenir dans la CEDEAO. Il consiste à inventer un nouveau modèle de relations entre deux ensembles politiques appelés à coexister durablement.

C’est aussi là que l’ECO prend une dimension géopolitique. Si la monnaie unique voit effectivement le jour en 2027, elle deviendra un puissant facteur d’intégration pour les États qui y participeront. Mais elle accentuera également la nécessité de définir les relations monétaires, commerciales et douanières avec les pays de l’AES, sous peine de créer de nouvelles barrières au sein même de l’Afrique de l’Ouest.

La présidence de Bassirou Diomaye Faye pourrait ainsi marquer le passage d’une logique de réintégration à une logique de coexistence organisée. Autrement dit, il ne s’agirait plus d’obtenir le retour des États sahéliens à n’importe quel prix, mais de construire un partenariat stable entre la CEDEAO et l’AES autour d’intérêts communs : sécurité collective, commerce régional, infrastructures, énergie et libre circulation.

Si cette hypothèse se confirme, Bamako pourrait entrer dans l’histoire diplomatique ouest-africaine non comme le point de départ d’un retour de l’AES dans la CEDEAO, mais comme le laboratoire d’une nouvelle architecture régionale. Une architecture où deux organisations, chacune fidèle à sa vision politique, accepteraient de coopérer parce que la géographie, l’économie et la lutte contre le terrorisme rendent leur interdépendance incontournable.Cette version met davantage l’accent sur le changement de paradigme : la question n’est plus tant « l’AES reviendra-t-elle dans la CEDEAO ? » que « comment organiser durablement la coexistence de deux blocs régionaux ? », ce qui constitue probablement le principal enjeu géopolitique de l’Afrique de l’Ouest aujourd’hui.

Source : Confidentiel Afrique


En savoir plus sur FASSO ACTU

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *