Afrique: Nations Unies – Le choix du courage ou le risque du déclin

Le choix du prochain Secrétaire général des Nations Unies ne saurait être une succession ordinaire. Il constituera un test politique majeur : celui de la capacité des États membres à refonder le multilatéralisme de l’intérieur, dans un monde plus fragmenté et de moins en moins patient face aux promesses non tenues.

Le prochain Secrétaire général ne prendra pas ses fonctions dans un contexte de simple continuité. Il héritera d’une institution sous forte pression, confrontée à un monde lassé par les conflits, les inégalités, le dérèglement climatique et les engagements restés sans effet tangible. Cette nomination ne consacre donc pas seulement le choix d’un haut responsable international. Elle offre aux États membres l’occasion de préférer le renouveau à l’habitude, le courage au calcul, et les principes au confort diplomatique.

Le constat est limpide, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’ONU. Au sein de l’Organisation, les réformes ont trop souvent été lentes, morcelées, dictées par l’urgence ou par les contraintes budgétaires, plutôt que par une analyse rigoureuse des dysfonctionnements. À l’extérieur, le monde s’est durci. Le Soudan, Gaza, l’Ukraine, Haïti et le Sahel montrent combien les conflits mettent simultanément à l’épreuve la diplomatie, l’action humanitaire et le développement. Les chocs climatiques rapprochent des communautés déjà fragiles du point de rupture, tandis que les progrès vers les Objectifs de développement durable demeurent inégaux. Une question s’impose désormais : les institutions multilatérales sont-elles encore capables de tenir leurs promesses ?

Après plus de deux décennies passées à des postes de responsabilité au sein des Nations Unies, au siège comme dans les régions, j’ai vu à quelle vitesse la confiance s’érode lorsque les valeurs proclamées ne se traduisent pas dans les pratiques institutionnelles. L’exigence ne peut être à géométrie variable au sommet. L’ONU ne peut demander des comptes aux autres si elle ne s’astreint pas elle-même au même niveau de responsabilité.

L’autorité des Nations Unies ne tient pas seulement aux causes qu’elles défendent, mais aussi à la manière dont elles se gouvernent et agissent. Une fois entamée, cette autorité est difficile à reconquérir.

Pourtant, ces Nations Unies n’ont pas été imposées aux États membres. Ce sont les Nations Unies qu’ils ont acceptées, et celles qu’ils doivent désormais avoir le courage de renouveler.

La dérive institutionnelle

Ces dernières années ont mis en lumière l’écart entre ce que l’on attend de l’ONU et ce qu’elle parvient réellement à accomplir au rythme imposé par les crises. Les efforts de paix s’enlisent tandis que les civils demeurent exposés. Les appels humanitaires restent sous-financés alors que les besoins augmentent. Les financements destinés à l’adaptation climatique parviennent trop lentement aux pays concernés, à l’heure même où les inondations, les sécheresses et l’insécurité alimentaire s’aggravent. La réforme doit s’attaquer aux causes profondes de ces impasses, et non se borner à en gérer les symptômes. Faute de quoi, le changement ne sera qu’une succession d’initiatives, souvent déclenchées sous la pression budgétaire, plutôt qu’une voie vers une efficacité réelle.

Le défi est donc clair. Le prochain Secrétaire général ne pourra se contenter d’administrer le déclin ni de préserver de vieux réflexes. Sa fonction devra contribuer à rendre au multilatéralisme sa crédibilité, en démontrant que l’ONU peut agir avec clarté, cohérence et pertinence.

Cette dérive institutionnelle, je l’ai constatée loin des salles de conférence. Dans les régions marquées par les conflits, dans les camps de réfugiés et au sein de communautés fragilisées, ses conséquences ne se mesurent pas en rapports. Elles se mesurent en vies humaines. Les populations n’attendent pas de la communauté internationale des promesses supplémentaires, mais une protection, une dignité et la preuve qu’elles n’ont pas été oubliées.

Si la dernière décennie a trop souvent été marquée par la dérive, la prochaine devra l’être par une direction claire, assumée et responsable.

Diriger sous la contrainte

Bien sûr, aucune réflexion sérieuse sur la direction de l’ONU ne peut faire abstraction de la politique. Nombre de ses échecs ne relèvent pas du seul Secrétariat. Ils reflètent aussi les intérêts concurrents, les rapports de force et les divisions des États membres.

Le Secrétaire général agit dans un système façonné par les rivalités géopolitiques, les pressions financières, les attentes régionales et les négociations politiques. Aucun titulaire de cette fonction n’est pleinement à l’abri de ces contraintes.

Mais ces contraintes rendent l’exercice d’une direction claire plus nécessaire encore. Le défi n’est pas d’échapper à la politique, mais de s’y orienter avec un jugement indépendant et une fidélité constante à la Charte. Les États membres devraient se demander non seulement qui peut réunir des soutiens à huis clos, mais aussi qui saura défendre les principes de l’ONU lorsque cela deviendra inconfortable.

Au-delà des murs de l’ONU, le climat politique s’est lui aussi transformé. Les poussées populistes, les rivalités géopolitiques, la désinformation et la lassitude envers des institutions jugées lointaines ont rendu le multilatéralisme plus facile à attaquer et plus difficile à défendre. Pour trop de citoyens, la coopération internationale reste une affaire de déclarations prononcées ailleurs, et non une source tangible de protection, d’opportunités ou de dignité dans leur propre vie.

Le multilatéralisme ne sera pas sauvé par les discours. Il se défendra par l’efficacité, la transparence et la preuve des résultats. Lorsque l’aide alimentaire est réduite, que la consolidation de la paix passe au second plan, ou que les jeunes des États fragiles entendent des promesses sans voir d’emplois, de protection ni de services, le multilatéralisme se vide de son sens. Le développement n’est pas une œuvre de charité ; c’est un investissement dans la stabilité, la dignité et la paix. Le prochain Secrétaire général devra relier la réforme interne de l’ONU à des résultats visibles et utiles pour les populations.

Une autorité à la hauteur de la Charte

Le prochain Secrétaire général devra posséder bien davantage que de l’expérience. Il devra susciter le respect dans toutes les régions, écouter ceux qui se sentent ignorés et parler avec clarté dans les moments d’incertitude. La diplomatie restera indispensable, mais elle devra s’accompagner d’un cap, de discipline et d’une volonté ferme de replacer l’ONU au cœur de l’action en matière de paix, de sécurité, de développement, de climat et de réponse humanitaire.

L’autorité morale n’est pas un simple attribut symbolique. À l’heure du scepticisme envers les institutions, elle conditionne la crédibilité des dirigeants et leur capacité à convaincre et à mobiliser. Le prochain Secrétaire général devra faire preuve de discernement, de crédibilité et de courage pour défendre la Charte sans hésitation. Les États membres devraient examiner chaque candidature avec sérieux, à l’aune de critères clairs : jugement, responsabilité, intégrité et capacité à diriger.

La responsabilité des États membres

En définitive, la responsabilité revient aux États membres. Ils doivent résister à la continuité pour elle-même, aux calculs de pouvoir familiers et à la tentation de réduire cette nomination à un marchandage diplomatique de plus. La transparence, l’inclusivité, les déclarations de vision et le dialogue avec les candidats n’auront de sens que s’ils conduisent à un choix véritablement à la hauteur du moment.

Si les cinq membres permanents du Conseil de sécurité joueront un rôle décisif, l’ensemble des États membres doit également contribuer à garantir que la personne choisie soit à la hauteur de la fonction comme du moment.

Aucun Secrétaire général ne pourra, à lui seul, résoudre ces défis ni effacer les divisions politiques qui limitent l’ONU. Mais le bon dirigeant peut donner à l’institution une orientation plus claire, une crédibilité renforcée et une meilleure capacité d’agir lorsque la coopération est la plus nécessaire.

Il ne s’agit pas seulement de savoir qui dirigera les Nations Unies. Il s’agit de savoir si les États membres sont prêts à renforcer l’Organisation dont ils ont encore besoin. S’ils choisissent la prudence, l’Organisation continuera de perdre du terrain. S’ils choisissent le courage, la compétence et la responsabilité, ils peuvent contribuer à restaurer la confiance dans les Nations Unies, dont le monde a plus que jamais besoin.

Les Nations Unies que nous aurons demain seront celles que les États membres choisiront aujourd’hui.

Mabingue Ngom distingué en 2020 personnalité la plus influente du continent africain par le média panafricain Confidentiel Afrique, est un spécialiste sénégalais des politiques publiques et du développement international. Il compte plus de 35 ans d’expérience, dont plus de deux décennies de hautes responsabilités au sein des Nations Unies, entre les sièges de l’ONU à Genève et New York et les bureaux régionaux de Dakar et Addis-Abeba.

Source : Confidentiel Afrique 


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