L’ŒIL DE LE MATIN : Appartements meublés, mœurs lessivées

Il est des dates qui sonnent comme un sursaut ou un cri d’alarme dans la conscience d’une nation. Le 29 juillet 2026, face à l’abîme qui menace d’engloutir la jeunesse malienne, le ministre de la Justice et des droits de l’Homme a dû hausser le ton, publiant un communiqué d’une fermeté salutaire contre la dépravation des mœurs, le détournement de mineurs et la pédopornographie. Derrière ces mots froids du droit se cache pourtant une tragédie humaine brûlante : celle d’une jeunesse qui se brûle les ailes aux feux d’une modernité mal digérée, sous l’œil complice ou impuissant d’écrans et de réseaux sociaux devenus les nouveaux catéchismes du vide.

Comme le rappelait si bien Sénèque : « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles ». Trop longtemps, la société a observé ce déclin s’installer au vu et au su de tous, détournant le regard par fatigue ou par indifférence.

Au Mali, ce « déclin des bonnes mœurs » ne s’est pas fait en un jour. C’est une lente érosion, une marée basse silencieuse où les valeurs ancestrales se sont échouées. Comment ne pas s’émouvoir de voir s’effacer l’âme d’un peuple ? L’abandon progressif des amples boubous traditionnels au profit d’étoffes moulantes qui crient l’urgence d’exister ; la langue de nos sages, riche de nuances et de respect, remplacée par un jargon urbain où la pudeur est bannie ; la vie privée jetée en pâture sur l’autel obscène du « buzz » numérique sur Tik-Tokou Facebook.

À cela s’ajoute la grande déchirure du tissu communautaire. La solidarité d’autrefois, ce ciment qui faisait de chaque enfant du quartier le fils ou la fille de tous, a cédé la place à un individualisme froid dicté par le culte du moi et de l’argent. L’autorité parentale, autrefois sacrée et protectrice, est aujourd’hui contestée par une génération en quête de repères, ivre d’une liberté sans entraves.Comme le soulignait le philosophe Emmanuel Levinas : « Le visage de l’autre m’assigne à responsabilité. » Or, dans cette course effrénée, nous avons cessé de nous regarder en face.

Comment en sommes-nous arrivés à ce carrefour de la désolation ? Les causes sont multiples, enchevêtrées dans les pelotes de notre époque. D’un côté, la mondialisation et l’accès illimité à une vitrine numérique mondiale qui vend du rêve et exporte le néant ; de l’autre, la rupture avec le cadre protecteur du village, ce creuset moral où la communauté veillait sur l’innocence des plus jeunes.

Puis il y a les blessures du quotidien : la démission de certains parents terrassés par la précarité économique, l’essoufflement d’un système éducatif public débordé, et cette misère noire qui pousse parfois les âmes fragiles aux pires compromissions. C’est dans ce terreau fertile de la vulnérabilité qu’un nouveau monstre a prospéré, accélérant la cadence de notre décadence : la prolifération anarchique des appartements meublés dans les grandes métropoles, et particulièrement à Bamako.

Vers un sursaut éthique : guérir le mal à la racine

Ces résidences, louées à la va-vite, sont devenues les boîtes de pandore de nos nuits urbaines. Derrière la façade dorée d’un investissement immobilier lucratif se cachent bien souvent des sanctuaires de l’oubli, où des hommes et des femmes mariés viennent piétiner leurs serments, et où des gérants, aveuglés par le profit, ferment les yeux sur l’âge de leurs clients.

C’est le cœur serré que l’on découvre, au détour d’un scandale relayé sur la Toile, ces fêtes de mineurs, collégiens et lycéens, qui se cotisent pour s’offrir, le temps d’un week-end, une bulle d’irresponsabilité. Là-dedans, on s’évade à coups de joints, de chicha, d’alcool et de drogues de synthèse, loin des regards, loin des leçons de morale. Platon disait : « Le plus grand triomphe de la liberté humaine, c’est de pouvoir choisir sa propre défaite ». Nos enfants choisissent la leur, enfermés entre quatre murs impersonnels, tandis que leur jeunesse s’évapore en fumée.

Certes, les autorités tentent de colmater la digue. Des opérations de contrôle et de scellement de résidences non conformes rappellent que la loi n’est pas totalement endormie. Mais un cadenas sur une porte suffira-t-il à refermer la boîte de Pandore de nos dérives collectives ? Le problème est autant moral qu’administratif.

Heureusement, l’espoir renaît parfois de là où l’on pose des exigences. À l’image des discussions portées par la Chambre des administrateurs de biens immobiliers et agents immobiliers du Mali (CABIIM), l’heure est à la prise de conscience. Encadrer rigoureusement la profession, responsabiliser les propriétaires, et surtout interdire sans concession l’accès de ces lieux aux mineurs non accompagnés : ce ne sont pas de simples mesures réglementaires, c’est un devoir d’humanité !

Car comme le proclamait Albert Camus : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. » Il est temps de nommer notre responsabilité collective face à la dérive de notre jeunesse. Sauver nos mœurs, ce n’est pas céder à la nostalgie d’un passé figé, c’est refuser que l’avenir de notre pays ne devienne qu’une simple location meublée, sans âme et sans lendemain ; que les sanctuaires de l’intime cessent d’être les théâtres de notre naufrage collectif.

Moussa Bolly


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