Afrique: Expulsions américaines – Le continent, nouvel espace de transit migratoire

Les États-Unis ne se contentent plus de renvoyer les migrants vers leur pays d’origine. Ils passent désormais par des pays tiers, et une partie de ces transferts concerne l’Afrique. Plus de 500 personnes ont déjà été envoyées vers des pays africains qui ne sont pas les leurs, selon Human Rights Watch.

L’organisation dénonce une politique qui fait de certains États du continent des destinations de substitution pour les expulsions américaines. Derrière le sujet migratoire, c’est aussi une bataille d’influence qui se joue entre Washington et les capitales africaines. La politique migratoire de Donald Trump change d’échelle. L’administration ne cherche plus seulement à expulser les migrants vers leur pays d’origine. Elle développe le recours à des pays tiers, notamment en Afrique, pour éloigner des personnes dont le retour chez elles est juridiquement ou matériellement difficile. Human Rights Watch affirme avoir documenté des transferts vers le Cameroun, la République centrafricaine, la RDC, la Guinée équatoriale, l’Eswatini et le Soudan du Sud, entre janvier 2025 et août 2026. Au total, plus de 500 personnes auraient été concernées. Le phénomène dépasse donc la seule question migratoire : il pose celle de l’externalisation du contrôle des frontières américaines.

L’Afrique comme profondeur stratégique de Washington

Ces arrangements avec plusieurs gouvernements africains s’inscrivent dans un contexte où Washington cherche à renforcer ses partenariats sur le continent. Selon HRW, des discussions ou des accords ont concerné au moins quatorze pays africains, tandis que l’administration négociait en parallèle avec d’autres capitales. Le mécanisme est politiquement sensible. Les États-Unis transfèrent une partie de la gestion de leurs expulsions à des pays qui acceptent de recevoir des ressortissants étrangers n’ayant parfois aucun lien avec leur territoire. Pour Washington, l’intérêt est clair : éloigner les personnes concernées du sol américain et renforcer l’effet dissuasif de sa politique migratoire. Pour les États africains, le calcul est plus compliqué. Accepter ces transferts peut permettre de consolider une relation avec les États-Unis, d’obtenir des soutiens financiers ou diplomatiques, et de négocier sur d’autres dossiers. Mais le coût politique peut être lourd si les gouvernements concernés sont accusés de devenir les sous-traitants de la politique migratoire américaine.

Le cas camerounais particulièrement sensible

La présence du Cameroun dans ce dispositif mérite qu’on s’y arrête. HRW rapporte le cas d’un ressortissant éthiopien transféré au Cameroun alors qu’une protection juridique américaine interdisait son renvoi vers l’Éthiopie, en raison d’un risque de torture. L’organisation affirme aussi que certains migrants transférés ont ensuite été détenus, ou se sont retrouvés sans solution durable. Pour Yaoundé, la question dépasse donc la seule coopération migratoire. Elle touche à la souveraineté, à l’image internationale du pays et à ses relations avec Washington. Le Cameroun cherche en parallèle à approfondir sa coopération économique et sécuritaire avec les États-Unis. Dans ce contexte, les accords migratoires peuvent devenir un élément de plus dans une relation bilatérale où chaque partie défend ses intérêts.

Une nouvelle asymétrie dans les relations Afrique–États-Unis ?

Le débat révèle une transformation plus profonde. Washington ne demande plus seulement aux États africains de coopérer sur le terrorisme, les trafics ou l’immigration clandestine. Il leur demande désormais, dans certains cas, d’accueillir les conséquences de sa propre politique migratoire. C’est là que se situe l’enjeu géopolitique. L’Afrique peut-elle négocier ces partenariats sans devenir un espace de délégation des politiques de puissance des pays du Nord ? Et à quelles conditions un accord migratoire peut-il être considéré comme équilibré ? HRW estime que ces transferts exposent les personnes concernées à des violations du principe de non-refoulement, et appelle les gouvernements africains à suspendre ou à dénoncer les arrangements existants. L’organisation souligne aussi que plusieurs accords restent insuffisamment transparents.

Pour les capitales africaines, le défi est désormais de négocier avec Washington sans perdre la maîtrise de leur propre politique migratoire ni de leurs engagements internationaux. Car derrière les avions de déportation se dessine une question plus vaste : jusqu’où les États africains sont-ils prêts à aller pour transformer leur coopération avec Washington en avantage diplomatique, sans devenir les exécutants de la politique migratoire américaine ?

Source : Les Dépêches de Brazzaville


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