Au Mali, la Journée nationale de lutte contre l’excision a été célébrée samedi dernier (22 août 2026) sous le signe de mieux garantir aux filles un meilleur avenir en les protégeant. Alors que le débat sociétal redouble d’intensité au Mali, les partisans du maintien de l’excision se retranchent derrière des arguments théologiques fallacieux et un conservatisme dépassé. Anatomie d’un drame médical, social et juridique que ni le Coran ni la raison scientifique ne sauraient cautionner.

Ces dernières semaines, l’espace public malien s’est transformé en une arène d’invectives où s’affrontent partisans du maintien et opposants à l’excision. Dans ce tumulte, la surenchère verbale a trop souvent éclipsé la rigueur intellectuelle, véhiculant des contrevérités anatomiques et sociologiques qui désacralisent la vie humaine sous couvert de préserver l’identité.
Il convient d’admettre que les stratégies de sensibilisation importées n’ont pas toujours fait preuve de discernement. Qualifier d’emblée la pratique de « Mutilation Génitale Féminine » (MGF) produit un effet de stigmatisation qui braque les communautés indexées. L’excision n’est pas née de la perversité, mais d’un écosystème socioculturel ancien où l’ignorance médicale sert de terreau fertile. Ignorance tragique, s’entend : celle qui occulte l’impact anatomique dévastateur sur la petite fille appelée à devenir mère.
La mémoire collective conserve l’image des larmes d’une ancienne exciseuse dans l’intérieur du pays. Face à une sage-femme expliquant avec pédagogie (loin de toute posture inquisitoriale) les complications obstétricales dues au tissu cicatriciel, la praticienne comprit enfin l’origine du décès en couches de sa propre fille. Ce qu’elle avait attribué au mauvais sort n’était que la conséquence mécanique du geste qu’elle avait elle-même posé. Ce drame illustre une réalité : seule la déconstruction scientifique et bienveillante du dogme permettra aux communautés de renoncer au couteau. Ce qui est l’une des missions assignées au Programme national de lutte contre la pratique de l’excision lancé depuis 2002 par le gouvernement.
Pour prendre la mesure du désastre, il suffit de se rendre au Centre Oasis du CHU Point G à Bamako. On y croise le calvaire de femmes frappées de fistule obstétricale : incontinence urinaire ou fécale, destructions tissulaires, douleurs chroniques et relégation sociale. Ce drame, causé principalement par le travail d’accouchement obstrué que favorisent les scléroses vulvaires consécutives à l’excision (souvent combinées au mariage précoce), ruine la trajectoire de milliers de jeunes filles au Mali. Celles qui prétendent protéger leurs filles de l’humiliation sociale peuvent en réalité les condamner à un calvaire anatomique irréversible.
Sur le plan purement clinique, le constat est sans appel : « l’ablation du clitoris et des petites lèvres n’apporte strictement aucun avantage physiologique », comme le rappelle le Dr Moumini Niaoné. À court terme, elle expose les fillettes à des risques majeurs de choc hémorragique, d’infections sévères, de rétention urinaire aiguë et de transmission de pathologies virales par l’usage d’instruments non stérilisés. À long terme, elle engendre des dyspareunies, des séquelles périnéales indélébiles et des dystocies sévères lors des accouchements.
Le détournement théologique : du mythe de la Sunna à l’exégèse rigoureuse
À court d’arguments scientifiques, les défenseurs de la pratique se réfugient derrière une prétendue prescription islamique. L’imposture théologique est pourtant flagrante. En premier lieu, le silence coranique est absolu : aucun verset, aucune sourate ne mentionne, ne recommande ni ne sacralise l’excision. Le Texte sacré est totalement muet sur l’ablation des organes génitaux féminins.
Ensuite, concernant les exégèses juridiques, les rares récits attribués au Prophète (PSL) parfois invoqués sont classés comme faibles ou isolés par la majorité des grands juristes. Les théologiens de l’Université Al-Azhar au Caire ont depuis longtemps tranché : il s’agissait de coutumes préislamiques locales et non de normes jurisprudentielles. La règle d’or de la jurisprudence islamique repose sur le principe de précaution et d’interdiction du préjudice : altérer la création divine sans nécessité médicale absolue est explicitement proscrit.
L’argument selon lequel la mutilation garantirait la chasteté en freinant la libido relève de l’absurde. La vertu résulte de l’éducation, des valeurs morales et de la responsabilisation individuelle, non de la section d’un organe. Prétendre le contraire revient à imputer aux faiblesses morales le manque d’investiture éducative des familles, débordées par les mutations socio-économiques et le mimétisme culturel. Comme le résumait une intervenante lors d’un récent débat : « La sexualité précoce se combat par la prévention et le dialogue, pas avec un couteau ».
Le cadre législatif malien demeure marqué par une dualité ambiguë. Le Code pénal promulgué en décembre 2024 ne mentionne pas explicitement les termes « excision » ou « MGF ». Pour engager des poursuites, les magistrats doivent recourir par analogie à l’article 327-2 sur les agressions sexuelles (définies comme toute atteinte sexuelle commise avec violence, menace ou surprise) aggravées quand la victime est mineure ou subit des lésions corporelles.
Cette timidité législative contraste fortement avec les engagements internationaux souscrits par l’État malien. De la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF de 1979) à la Charte africaine des droits et du bien-être de l’enfant, en passant par le Protocole de Maputo ratifié en 2018, les textes exigent une interdiction pénale claire et explicite. Bien que le bilan 2025 du programme UNFPA-UNICEF fasse état de trois condamnations obtenues sur le territoire en 2025, ces jurisprudences restent marginales face à la réalité du terrain : la dernière Enquête démographique et de santé (EDSM VII) révèle que près de 89 % des femmes âgées de 15 à 49 ans sont excisées au Mali, la quasi-totalité l’ayant été par des praticiennes traditionnelles.
Rendre justice aux femmes exige de sortir du flou juridique. Aucune fillette ne devrait avoir à payer de son intégrité physique son droit d’appartenir à la communauté. Le temps est venu pour le législateur, les érudits et les citoyens de placer la dignité humaine au-dessus des coutumes dévoyées.
Moussa Bolly
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