« Un instrument de reconnaissance du mérite, du dévouement, de l’intégrité et du sens du devoir au service de la nation, les distinctions honorifiques du mérite national étaient au centre d’un atelier d’échanges organisé le 10 septembre par le ministère de la Refondation de l’État, chargé des Relations avec les institutions, en collaboration avec la Grande chancellerie des Ordres nationaux. En dehors des ordres nationaux, les distinctions se sont multipliées dans notre pays, devenant à la limite un gagne-pain pour les organisateurs. Dans une récente tribune publiée sur les réseaux sociaux, le doyen Nouhoum Togo a suscité le débat sur ces distinctions sans tomber dans la polémique.
Quand les « Hommes de l’année », les Awards et autres distinctions se multiplient, une question devient incontournable : selon quels critères sont-ils attribués et qui décide ? Au Mali, qui mérite vraiment les trophées de fin d’année ? Dans notre pays, les distinctions de fin d’année prennent de plus en plus de place dans l’espace public. Hommes et femmes de l’année, meilleurs journalistes, meilleurs communicants, personnalités influentes, acteurs de l’année, trophées professionnels… Les cérémonies se multiplient, les catégories s’élargissent et les lauréats sont présentés comme les figures les plus remarquables de leur domaine.
Cette dynamique n’est pas nécessairement mauvaise. Récompenser le mérite, l’engagement, l’innovation ou l’impact social peut contribuer à encourager celles et ceux qui travaillent et se distinguent dans leur secteur. Mais une question mérite d’être posée avec sérieux : qu’est-ce qui permet réellement de désigner quelqu’un comme « meilleur », « homme ou femme de l’année » ou « personnalité de l’année » ? Le problème n’est pas l’existence de ces distinctions. Il commence lorsque le public ne comprend plus clairement les règles du jeu.
Le mérite a besoin de critères ! Lorsqu’une personne reçoit le titre de « meilleur journaliste », par exemple, quels éléments ont été pris en compte ? Le nombre de reportages réalisés ? La qualité du travail journalistique ? L’impact des enquêtes ? Le respect de la déontologie ? L’audience ? La présence sur les réseaux sociaux ? La popularité auprès du public ? Toutes ces questions sont légitimes, car être populaire n’est pas nécessairement être le meilleur. Être très suivi sur les réseaux sociaux ne signifie pas automatiquement avoir produit le meilleur travail. De la même manière, avoir une grande visibilité ne suffit pas toujours à mesurer l’impact réel d’une personne dans son domaine.
Un prix sérieux doit donc expliquer ce qu’il entend récompenser. Vote populaire ou décision d’un jury ? Autre question essentielle : qui choisit ? Un jury ? Un comité d’organisation ? Le public ? Les internautes ? Les partenaires ? Les nominés eux-mêmes ? Ou une combinaison de plusieurs mécanismes ? Ces modèles peuvent tous être défendables, à condition d’être annoncés clairement.
Le vote du public mesure une forme de popularité ou de mobilisation. Il ne mesure pas nécessairement, à lui seul, la compétence professionnelle. Si un concours repose sur un vote en ligne, il serait donc honnête de le présenter comme tel et d’indiquer précisément la place de ce vote dans le résultat final.
Une expérience historique de « Kèwalé » montre d’ailleurs qu’un système de sélection pouvait associer comité technique et différents modes de vote. En 2017, l’organisation expliquait notamment que sa sélection reposait sur des critères d’influence et qu’une combinaison de votes Internet, radio et nominés intervenait dans le processus. Il faut toutefois préciser que ces règles sont anciennes et ne permettent pas, à elles seules, de décrire le fonctionnement des éditions actuelles.
Pour une charte de transparence
C’est justement pourquoi les organisateurs d’aujourd’hui gagneraient à publier leurs règles pour chaque édition. Quand la reconnaissance rencontre la communication. Une autre question, plus délicate, concerne le financement de ces cérémonies. Organiser un événement coûte de l’argent : salle, communication, production audiovisuelle, trophées, personnel, invités, restauration, promotion et logistique. La présence de sponsors ou de partenaires n’a donc rien d’anormal. Mais le public doit pouvoir distinguer clairement le financement de l’événement et les conditions d’attribution du prix. Les nominés doivent-ils payer des frais ? Les lauréats doivent-ils acheter leur trophée ? Existe-t-il des formules de partenariat liées à la visibilité des candidats ? Les contributions financières ont-elles une quelconque influence sur la sélection ? Les règles sont-elles communiquées avant le vote ?
Ce sont des questions légitimes, non des accusations. Plus les réponses sont claires, plus la distinction gagne en crédibilité. À l’inverse, lorsque les règles sont difficiles à connaître, que les critères changent ou que le public ne sait pas précisément comment un résultat a été obtenu, une suspicion peut naturellement apparaître. Le silence sur les règles ne prouve rien, mais il nourrit le doute. Trop de trophées peuvent-ils dévaloriser les trophées ? Il existe également un autre phénomène auquel il faut réfléchir : la multiplication des catégories !
Lorsqu’une cérémonie distribue plusieurs dizaines de trophées dans des domaines très différents, le risque est de banaliser progressivement la distinction. Si tout le monde peut devenir « meilleur » dans une catégorie, la valeur symbolique du titre peut finir par diminuer. Un prix doit être suffisamment sélectif pour conserver son sens. Cela ne signifie pas qu’il faut limiter artificiellement le nombre de catégories. Cela signifie surtout que chaque catégorie devrait répondre à une définition précise et que le public devrait comprendre pourquoi telle personne a été distinguée plutôt qu’une autre.
Il serait donc souhaitable que les organisateurs de ces distinctions adoptent une véritable charte de transparence. Cette charte pourrait préciser : les critères de nomination ; la composition et le rôle du jury ; les modalités de vote ; le poids éventuel du vote populaire ; les règles applicables aux réseaux sociaux ; les éventuels frais demandés aux nominés ou aux lauréats ; les relations entre sponsors et candidats ; les éventuels conflits d’intérêts ; et, surtout, la méthode utilisée pour établir les résultats définitifs. Cette transparence ne retirerait rien au prestige d’une cérémonie. Elle ferait exactement l’inverse : elle renforcerait sa crédibilité.
Le mérite ne se décrète pas, il se démontre
Les médias ont également une responsabilité particulière.
Lorsqu’un média relaie qu’une personne est «l’homme de l’année », « la femme de l’année » ou « le meilleur journaliste », il devrait, autant que possible, préciser qui a attribué cette distinction et selon quelle procédure. Il faut également éviter de confondre contenu journalistique, publicité, sponsoring et communication événementielle. Une distinction privée peut être parfaitement légitime. Elle ne devient pas pour autant une reconnaissance officielle de l’État ou une vérité absolue sur la valeur professionnelle d’une personne. C’est une distinction attribuée par une organisation selon ses propres règles. Et ces règles doivent pouvoir être connues.
Au fond, le débat dépasse largement une cérémonie ou une organisation particulière. Il concerne notre rapport collectif à la reconnaissance. Au Mali, comme ailleurs, nous avons besoin de valoriser celles et ceux qui travaillent, innovent, servent la société et contribuent au développement du pays. Mais cette reconnaissance gagne en valeur lorsqu’elle repose sur des critères connus, une procédure compréhensible et une réelle indépendance.
Et lorsqu’une organisation affirme distinguer les meilleurs, elle doit accepter une question simple : « Selon quelles règles » ? Poser cette question n’est pas chercher à dénigrer les lauréats. Ce n’est pas non plus remettre systématiquement en cause les organisateurs. C’est simplement rappeler qu’une distinction publique, pour être respectée, doit pouvoir expliquer publiquement comment elle a été obtenue. La transparence ne diminue pas la valeur d’un prix. Elle est précisément ce qui lui donne sa valeur.
Nouhoum Togo Juriste-consultant/Journaliste -Communicateur Directeur d’une Société de communication, 3A.Com Officier de l’Ordre National du Mali
En savoir plus sur FASSO ACTU
Subscribe to get the latest posts sent to your email.