L’ŒIL DE LE MATIN : Média, souveraineté et guerre de l’information

Les programmes de « Tafouk TV » (télévision de la Confédération des États du Sahel/AES) ont officiellement débuté le 16 septembre 2026 depuis Bamako. Le lancement de cette chaîne (diffusant en français, en anglais ainsi qu’en langues locales, notamment en bambara et en fulfulde) vise à promouvoir la souveraineté informationnelle, valoriser les cultures sahéliennes et renforcer l’intégration régionale entre les trois pays de la confédération.

Le démarrage de ses programmes est une bonne chose dans la mesure où la communication stratégique est de nos jours un pilier central incontestable pour la stabilité et la souveraineté des États du Sahel, notamment le Mali, le Burkina Faso et le Niger qui forment la Confédération AES. Et cela d’autant plus que, en plus des Groupes armés terroristes (GAT), ces pays doivent faire face à une guerre informationnelle (propagande, fausses informations pour dresser les populations contre les dirigeants…) visant à saboter leur quête de souveraineté.

Cette guerre de l’ombre n’est pas nouvelle : elle rappelle le rôle historique joué par les mastodontes internationaux du paysage audiovisuel. L’ancienne Secrétaire d’État américaine Madeleine Albright ne disait-elle pas, avec une franchise désarmante, que le réseau américain CNN était devenu le « sixième membre permanent du Conseil de sécurité » de l’ONU ? Une formule percutante qui illustre à quel point la fabrique de l’opinion et le cadrage du débat international par les conglomérats médiatiques transnationaux conditionnent les interventions politiques et militaires à travers le globe. 

De la couverture sélective de la BBC à l’alignement éditorial de France Médias Monde (RFI, France 24), en passant par l’émergence d’Al Jazeera comme instrument de diplomatie coercitive du Qatar dans le monde arabe, l’information s’est imposée comme une arme de projection géopolitique asymétrique. Ainsi, face aux crises sécuritaires, politiques et informationnelles, il était devenu impérieux pour cette jeune confédération de réorienter sa communication publique afin d’asseoir son indépendance en contrant notamment « les narratifs » des puissances occidentales ou des groupes armés qu’elles contrôlent pour déstabiliser ces États.

« Tafouk TV » (Tafouk signifierait Soleil en tamashek) doit, à notre avis, restructurer les principaux axes de la communication au service de la stabilité et de la souveraineté dans la région. Son existence répond donc à une volonté de reconquérir la souveraineté informationnelle dans un environnement dans lequel plusieurs médias extérieurs (France 24, RFI, TV5, ou BBC) sont aujourd’hui suspendus car accusés de partialité dans le traitement de l’information ou de diffuser sciemment des informations erronées.

La reconquête des canaux publics et le rééquilibrage de la doctrine d’information

Cette suspension offre l’opportunité aux dirigeants de la région de promouvoir ou de renforcer des médias d’État et des canaux officiels pour mieux se faire entendre en diffusant directement la version des faits majeurs. L’histoire contemporaine démontre que le monopole des flux d’information par le Nord produit une distorsion permanente des réalités du Sud global. L’expérience d’Al Jazeera, qui s’était imposée au début des années 2000 en contestant l’hégémonie de CNN et de la BBC sur la scène internationale, a prouvé qu’un contre-discours audiovisuel est techniquement possible lorsqu’il s’appuie sur une volonté politique et des ressources appropriées. « Tafouk TV » comme les autres organes d’information de l’AES devenaient donc un impératif face aux guerres hybrides et au pouvoir de ces empires médiatiques.

Selon des spécialistes des médias, « le discours officiel valorise l’histoire locale, le panafricanisme et la capacité des armées nationales à sécuriser le territoire sans ingérence extérieure ». C’est aussi l’occasion de réajuster les stratégies de communication de crise pour en faire des tremplins de la stabilité sécuritaire. L’idée de « Tafouk TV »(comme de la radio basée à Ouagadougou et de l’agence de presse domiciliée à Niamey) complète ainsi la volonté des États de contrer la propagande et de valoriser leurs succès militaires. Au Mali, par exemple, la Direction de l’information et des relations publiques des armées (DIRPA) a « professionnalisé » ses outils de communication.

Ainsi, ses organes (télévision, radio, site, réseaux sociaux) publient régulièrement des communiqués vidéo et textuels pour rendre compte des opérations, afin de mieux informer et rassurer lespopulations tout en maintenant le moral des troupes au beau fixe. Ces efforts s’accompagnent d’investissements conséquents dans la veille et le « fact-checking » pour désamorcer les rumeurs pouvant créer des tensions intercommunautaires ou fragiliser l’État. Des investissements pertinents, d’autant plus que le Sahel est ces dernières années le théâtre d’une cyber-guerre intense (fake news, manipulations sur les réseaux sociaux). C’est aussi de bonne guerre que les dirigeants et les institutions utilisent massivement des plateformes comme X (ex-Twitter), Facebook et Tik-Tok pour s’adresser directement à l’opinion nationale, notamment à la jeunesse, contournant ainsi les filtres diplomatiques traditionnels…

Liberté d’expression et désenclavement : les périls du modèle !

L’efficacité de cette stratégie de communication repose sur des défis à relever. À commencer par l’instauration d’un certain équilibre entre sécurité et liberté d’expression. En effet, la restriction de certains espaces de critique interne peut soulever des débats sur la liberté de la presse, créant ainsi des frustrations pouvant nuire à la cohésion nationale recherchée. Le défi, c’est aussi rendre accessible l’information aux habitants des régions reculées, où l’absence de réseau ou le manque de sources indépendantes rend parfois difficile la vérification des facts pour les populations civiles.

Aujourd’hui, l’AES essaie d’émerger dans un environnement géopolitique marqué par un bras de fer médiatique intense avec l’Occident et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Face au matraquage idéologique relayé par le pôle France Médias Monde ou par les réseaux de la BBC, il faut donc une stratégie de communication confédérale à la hauteur des enjeux de ces confrontations. « Il faut à l’AES une stratégie dépassant la simple communication publique pour devenir une véritable stratégie d’influence et de guerre informationnelle », suggère un expert.

Pour le Mali, le Burkina Faso et le Niger, selon lui, « la meilleure approche repose sur l’équilibre entre la consolidation du front intérieur et le déploiement d’un soft power régional et international ». Celle-ci (stratégie) doit s’articuler autour de cinq piliers stratégiques. Il faut institutionnaliser et unifier la voix de l’AES (pour éviter les dissonances) ; passer d’une communication réactive à une stratégie d’anticipation ; valoriser la « Souveraineté par les actes » (communication de développement) ; structurer et encadrer le réseau des « vidéastes » et d’activistes ; et enfin adapter le discours aux cibles internationales.

Le multilinguisme et le défi critique de la crédibilité

L’environnement géopolitique impose de diversifier les messages en fonction des interlocuteurs. Et pour équilibrer les rapports de force dans cette guerre informationnelle, l’AES doit continuer d’unifier ses canaux officiels, un processus concrétisé par le lancement récent d’outils souverains communs comme la radio, l’agence et « Tafouk TV » qui a officiellement débuté mercredi dernier (16 septembre 2026). Ces nouveaux médias confédéraux doivent servir de vitrine unique pour diffuser les réalités du terrain directement dans les langues locales et internationales (Français, Haoussa, Moré, Bambara, Peul, Tamasheq…).

L’objectif est de ne plus laisser les puissances extérieures ou les narratifs jugés hostiles (historiquement véhiculés par les appareils de diplomatie publique occidentale) interpréter l’actualité sahélienne, en particulier sur le plan sécuritaire. C’est pourquoi les médias confédéraux doivent accorder la priorité au multilinguisme comme outil d’inclusion et de cohésion. Cela leur permettra de toucher l’ensemble de la population et de dépasser la barrière des élites francophones…

L’un des principaux défis à relever pour ces médias confédéraux serait de se donner les moyens de relever le défi de la crédibilité journalistique. Pour ce faire, ils doivent toujours trouver le juste équilibre entre la communication institutionnelle et la nécessité de fournir une information fiable. Pour mobiliser durablement et contrer efficacement la désinformation, s’accordent des spécialistes des médias et de la communication, « l’écosystème audiovisuel de l’AES doit préserver une rigueur journalistique qui garantit sa crédibilité auprès des populations locales et des observateurs internationaux » !

Moussa Bolly


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