Nigeria: Le pays a la taille d’une puissance – Il lui reste à en bâtir l’économie

Pays le plus peuplé d’Afrique, le Nigeria possède le marché, l’énergie et le talent entrepreneurial d’une puissance mondiale. Il lui manque encore l’appareil productif capable de mettre cette échelle au service de ses citoyens.

Le Nigeria est déjà une puissance continentale. Sa population, son marché, son système financier, ses entreprises technologiques, sa diaspora et ses industries culturelles lui confèrent une influence que peu de pays africains peuvent égaler. Lagos est une capitale commerciale ; Nollywood et l’afrobeats façonnent la culture mondiale ; les banques et les entrepreneurs nigérians opèrent bien au-delà des frontières nationales.

Le paradoxe est que cette taille ne s’est pas traduite par une prospérité largement partagée. Les entreprises acquittent un véritable impôt industriel sous la forme d’une électricité défaillante ; les infrastructures restent insuffisantes ; l’insécurité perturbe la production et l’investissement. Des millions de personnes demeurent pauvres dans un pays pourtant riche en pétrole, en gaz, en terres agricoles et en talents humains.

Les origines de cet échec tiennent en partie à l’économie d’extraction que le Nigeria a construite. L’ordre colonial était organisé autour de l’exportation du cacao, de l’arachide, des produits du palmier, du coton et d’autres matières premières. Le pétrole a ensuite bouleversé les finances publiques et les recettes en devises, tout en renforçant la dépendance à une source unique et volatile de revenus

Le pétrole doit désormais être considéré comme le capital d’une économie appelée à le dépasser. Le gaz nigérian peut soutenir l’électricité, les engrais, la pétrochimie, l’acier, le ciment et d’autres industries. Le gazoduc Ajaokuta-Kaduna-Kano incarne cette logique : relier l’énergie aux centres industriels et démographiques de l’intérieur, plutôt que se contenter d’acheminer une matière première vers un port.

L’obstacle le plus immédiat n’est pas le manque d’ambition, mais l’absence d’une énergie fiable. Le Nigeria dispose d’une capacité de production installée estimée à environ 13 500 mégawatts, mais n’en a historiquement fourni qu’une fraction par le réseau. Reuters a indiqué que l’instabilité et l’insuffisance de l’approvisionnement électrique coûtaient chaque année des milliards de dollars à l’économie.

Chaque usine contrainte de fonctionner au diesel produit avec un handicap. Chaque petite entreprise qui consacre un capital rare au carburant dispose de moins de moyens pour recruter ou investir. Résoudre la crise énergétique ne passera pas par un seul réseau plus vaste : gaz destiné à la production électrique, hydroélectricité, solaire, stockage, mini-réseaux, systèmes industriels autonomes et interconnexions régionales renforcées ont tous un rôle à jouer. L’objectif n’est pas d’afficher une capacité théorique, mais de fournir une électricité fiable là où elle est consommée.

Cette énergie doit ensuite irriguer une économie bien plus vaste que sa ville la plus célèbre. La géographie économique du Nigeria réunit des forces complémentaires. Le nord et la ceinture centrale disposent d’un important potentiel agricole ; le delta du Niger concentre les ressources énergétiques ; le sud-ouest associe industrie, finance, technologie et logistique ; le sud-est s’appuie sur de puissants réseaux entrepreneuriaux.

Relier ces régions permettrait de développer des chaînes allant du coton au vêtement, ainsi que l’agro-industrie, les engrais, la pétrochimie, les métaux et les matériaux de construction. Il faut pour cela des routes et des voies ferrées sûres, une énergie fiable et des financements industriels. À défaut, le pays restera un assemblage d’enclaves productives séparées par une logistique coûteuse.

Une fois ces régions connectées, le marché pertinent ne s’arrête plus aux frontières nationales. Le marché intérieur nigérian offre aux entreprises une base rare pour apprendre et changer d’échelle. La Zone de libre-échange continentale africaine élargit encore cette ambition. Une entreprise pharmaceutique de Lagos, un fabricant de Kano ou un transformateur alimentaire de la ceinture centrale devraient pouvoir servir des clients dans toute l’Afrique de l’Ouest, puis au-delà.

Mais l’accès à un marché ne garantit pas la compétitivité. Les entreprises nigérianes devront respecter les normes, livrer de manière fiable et surmonter le coût élevé de l’énergie, du transport et du financement. La ZLECAf peut agrandir le terrain de jeu ; elle ne réparera pas à la place du Nigeria son appareil productif.

L’occasion est continentale ; l’urgence, démographique. La Banque africaine de développement estimait la population du Nigeria à environ 233 millions d’habitants en 2025. Selon la Banque mondiale, près de 3,5 millions de personnes entrent chaque année sur le marché du travail. Les créations d’emplois n’ont pas suivi le même rythme.

Le Nigeria doit donc créer des emplois productifs dans l’industrie, l’agriculture moderne, la logistique, la construction, la technologie, l’énergie, les mines, le tourisme, la santé et les services professionnels. Le commerce informel et les plateformes de travail ponctuel peuvent absorber une partie de la main-d’œuvre, mais ils ne suffiront pas à assurer les gains de productivité et les revenus qu’exige un pays de cette taille.

Le défi de l’emploi conduit au seul test qui, en définitive, importe. La Banque mondiale estimait qu’en 2025 plus de 60 % des Nigérians vivaient sous le seuil national de pauvreté, proportion portée à environ 63 % après prise en compte de l’inflation et d’autres pressions. Aucune prétention au statut de géant ne peut être crédible tant que l’alimentation, l’électricité, le logement, l’éducation et la santé restent hors de portée d’une si grande partie de la population.

La croissance doit se lire dans les salaires, le revenu des ménages, la fiabilité des services et la capacité des jeunes Nigérians à construire leur avenir dans leur propre pays. La taille du PIB ne saurait remplacer la sécurité économique vécue.

Le Nigeria possède aussi des capacités productives qui n’apparaissent pas dans ses statistiques nationales. Sa diaspora mondiale ne se résume pas aux transferts d’argent. Elle constitue un réseau de médecins, d’ingénieurs, de banquiers, d’universitaires, de spécialistes de la technologie et d’entrepreneurs disposant de capitaux, de connaissances et d’un accès aux marchés.

Une stratégie industrielle délibérément tournée vers la diaspora pourrait relier ce réservoir aux usines, aux infrastructures, aux universités et aux partenariats technologiques du pays. Il ne s’agit pas seulement d’inviter les expatriés à rentrer, mais de créer des instruments crédibles grâce auxquels leur expertise et leur capital peuvent participer à la production de long terme.

Le capital et l’expertise ne suffiront pas là où l’insécurité détruit la confiance. Le banditisme et les enlèvements dans le nord-ouest, l’insurrection dans le nord-est et les tensions séparatistes dans le sud-est imposent un coût humain et économique immense. Les agriculteurs ne peuvent produire à grande échelle si leurs champs ne sont pas sûrs ; les usines ne peuvent fonctionner efficacement lorsque les axes logistiques sont menacés ; les investisseurs ne peuvent planifier lorsque le risque est imprévisible.

La sécurité ne relève donc pas de la seule action militaire. La justice, le renseignement, l’éducation, les infrastructures, l’emploi et l’accès à des perspectives économiques légitimes appartiennent à la même politique. Une police efficace, une frontière sécurisée et une région agricole pacifiée sont aussi des infrastructures économiques.

Le Nigeria ne manque donc ni de diagnostics ni de stratégies de financement. La stratégie 2025-2030 de la Banque africaine de développement prévoit environ 650 millions de dollars par an, dont 2,95 milliards engagés au cours des quatre premières années, auxquels devraient s’ajouter des cofinancements de partenaires. Ses priorités, énergie, transport, eau, assainissement, compétitivité, agro-industrie et croissance inclusive pour la jeunesse, décrivent correctement les fondations dont le pays a besoin.

Mais les plans de financement sont des moyens, pas une transformation. L’ingrédient manquant du Nigeria est l’exécution : relier le gaz à l’électricité, l’électricité aux usines, les fermes aux transformateurs, les universités à l’industrie, les capitaux aux entrepreneurs et les jeunes aux emplois. Si ces connexions voient le jour, l’échelle du Nigeria pourra devenir une plateforme productive pour l’Afrique de l’Ouest. Sinon, sa taille restera une statistique impressionnante plutôt qu’une source de prospérité.

Source : AllAfrica


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