Alors que des files d’attente s’allongent à Lagos et à Libreville, les stations-service ivoiriennes tournent presque sans interruption. Le paradoxe, c’est que le Nigeria, premier producteur de pétrole d’Afrique et le Gabon, pays pétrolier depuis 60 ans, arrivent à des situation rupture. Pourtant, la Côte d’Ivoire, sans pétrole en quantité, n’a quasiment jamais connu de pénurie grave. Pourquoi ?
Les experts expliquent que le cas Nigérian s’explique par le piège de la subvention. Puisque le pays produit 1,3 million de barils/jour mais importe 90% de son carburant. Pendant des décennies, l’État a subventionné l’essence pour la vendre trois fois moins cher que le prix du marché. Cela a eu pour conséquence la contrebande massive vers les pays voisins, les détournement et le fait que les caisses de la Nigerian National Petroleum Company (Nnpc) ont été vidées.
Quand le Président Ahmed Bola Tinubu a supprimé la subvention en 2023, les prix ont explosé. La population a manifesté. Le gouvernement a fait un rétropédalage partielle. Depuis, le pays oscille entre pénurie, rationnement et marché noir. Les raffineries locales comme Dangote tournent au ralenti faute de brut livré et de devises. Le Nigeria est riche en brut, mais pauvre en capacité de raffinage et de logistique.
Quant au Gabon, le pays est sous le poids de la dépendance et des grèves. Puisque le Gabon produit du pétrole mais n’a qu’une seule raffinerie, la Société Gabonaise de Raffinage (Sogara), vieillissante et en panne chronique. Quand elle s’arrête, tout le pays est à sec. A cela s’ajoutent les grèves à répétition des dockers et des pétroliers, et une gestion publique critiquée que le Président Brice Clotaire Olingui N’Guema s’évertue à assainir. Le pays importe donc du carburant au prix fort, en dollars, alors que ses recettes pétrolières baissent. L’État, pour éviter l’explosion sociale, bloque les prix à la pompe. Les marges des distributeurs s’effondrent. Ils réduisent les importations. Cela contribue logiquement à créer des situations de pénurie.
Pour ce qui concerne le modèle ivoirien, il consiste à anticiper plutôt que subventionner. Et ça marche . D’autant plus que vu que la Côte d’Ivoire n’a pas de pétrole en abondance, elle a donc bâti un autre système qui repose sur trois piliers dont la Société Ivoirienne de Raffinage (Sir). Unique raffinerie du pays, elle couvre 70% des besoins nationaux et tourne avec des contrats d’approvisionnement en brut sécurisés. En cas de problème, Abidjan peut importer vite via le port autonome, sans passer par une chaîne logistique terrestre chaotique.
La deuxième clé du système ivoirien, c’est la politique des prix. L’État ivoirien ne subventionne pas à perte. Chaque mois, un mécanisme de fixation des prix répercute les cours mondiaux, avec un amortisseur social. Grâce à ce procédé, pas de marché noir massif, pas de rupture de trésorerie pour les importateurs. Quand le gouvernement veut protéger les ménages, il le fait de façon ciblée et temporaire, comme en septembre 2026 avec le maintien du Super à 905 Fcfa.
La Côte d’Ivoire a un troisième élément dans sa stratégie qui est la diversification. Le pays importe aussi du gaz, développe le solaire et mise sur le transport fluvial et ferroviaire. Moins dépendante à un seul produit, elle encaisse mieux les chocs.
En somme , le Nigeria et le Gabon souffrent de ce que les économistes appellent la « malédiction des ressources » : trop de pétrole a tué la planification. Subventions insoutenables, raffineries à l’arrêt, logistique défaillante et pression politique. De son côté, la Côte d’Ivoire, sans rente pétrolière extraordinaire, a été obligée de structurer sa filière. Moins de populisme, plus de contrats, plus d’anticipation. Au final, avoir du pétrole ne garantit donc pas d’avoir de l’essence. Savoir le transformer, le payer au juste prix et le distribuer, si.
Source :Fratmat
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