L’ŒIL DE LE MATIN : L’école du destin ou la reconquête de notre souveraineté mentale

Par décret présidentiel, la période 2026-2027 a été proclamée « Année de l’Éducation et de la Culture »par le chef de l’État, le Général d’armée Assimi Goïta. Alors que le pays est engagé depuis mai 2021 dans des réformes structurelles majeures pour l’avènement du Mali Kura, cette initiative pose la question centrale de notre processus de refondation : comment bâtir une nation neuve sans inventer, d’abord, le citoyen qui la fera vivre ? Analyse des enjeux d’une révolution des consciences ancrée dans nos valeurs endogènes.

C’est sans doute une lapalissade que d’écrire que le Mali est à la croisée des chemins. Depuis mai 2021, le mot refondation résonne dans toutes les sphères de la vie publique. Mais les institutions, les textes de loi et les infrastructures ne sont que l’armature squelettique d’une nation. Pour leur donner de la chair, du souffle et de la vie, il faut une âme. Cette âme, c’est le Maliden Kura (le citoyen nouveau).

En décrétant la période 2026-2027 comme « l’Année de l’Éducation et de la Culture », le président de la Transition a voulu mettre en avant les deux véritables poumons de la souveraineté nationale. Ce choix n’est ni un effet d’annonce, ni une coquetterie de calendrier. C’est un acte de guerre culturelle et intellectuelle, le point de départ d’une décolonisation définitive des esprits. Ainsi, sortir de l’aliénation devient le grand défi de l’école républicaine.

Le constat qui s’impose à nous est sans concession : on ne peut pas bâtir le Mali Kura avec un système éducatif hérité d’un logiciel pensé par et pour d’autres. Pendant trop longtemps, l’école malienne a été déconnectée de ses réalités géographiques, économiques, culturelles et historiques. Elle a trop souvent formé des diplômés en rupture de ban avec leur propre environnement socioculturel, en les condamnant ainsi à l’exil ou au chômage de masse.

La souveraineté n’est pas qu’une posture diplomatique ou militaire ; elle se joue d’abord sur les tableaux noirs de nos salles de classe. Être souverain, c’est avoir le courage d’écrire nos propres manuels, d’enseigner nos propres victoires et de penser dans nos propres langues nationales. L’enjeu de cette année thématique est de transformer l’appareil éducatif en un incubateur de patriotisme. Il s’agit de rompre définitivement avec la simple transmission passive de savoirs exogènes pour stimuler l’esprit critique, l’ingéniosité technique et la conscience civique des élèves.

Le Danbé, le Maya, le Badenya : les briques du citoyen nouveau

Pour forger le Maliden Kura, le Mali n’a pas besoin d’importer des concepts de citoyenneté hors sol. Notre histoire millénaire regorge de codes moraux et de repères philosophiques d’une modernité saisissante. Le défi de la refondation est d’adosser l’instruction publique à ces valeurs socio-éducatives endogènes qui ont fait la grandeur des grands empires du Soudan occidental. C’est le cas du Danbé (l’honneur et la dignité) qui se veut le ciment de la responsabilité. Pour les hommes de culture, réintroduire le Danbé à l’école, c’est enseigner aux générations montantes le refus de la tricherie, le rejet de la corruption et le culte de l’effort personnel.

Le Maya (l’humanisme social) est aussi une vertèbre de cette nouvelle citoyenneté. En effet, dans un monde de plus en plus individualiste, le Maya rappelle que l’individu n’existe que par et pour la communauté. Il cultive la solidarité, l’écoute et la sacralisation de la vie humaine. Quant au Badenya(la fraternité agissante), il est le complément indispensable du Fadenya (l’émulation individuelle). Le Badenya privilégie la cohésion, la recherche du consensus et l’unité face à l’adversité.

Pour forger le Maliden Kura, nous devons aussi nous servir du Maaya-béré (la rigueur et le respect de la Parole). Il s’agit ici de réhabiliter la parole donnée comme fondement de la confiance publique, indispensable pour réconcilier les citoyens avec l’autorité de l’État. En faisant entrer ces concepts de plain-pied dans les curricula scolaires, la Transition fait le choix du réalisme historique : utiliser nos racines non comme un refuge nostalgique, mais comme un puissant levier de développement !

Le mariage sacré du savoir et de l’identité

L’autre rupture majeure de cette vision réside dans l’association indissociable de l’Éducation et de la Culture. Trop longtemps reléguée au rang de simple divertissement folklorique ou de rendez-vous touristique, la culture est ici replacée à sa juste valeur : celle de boussole éthique ! Qu’il s’agisse des grands récits de la Charte de Kouroukan Fougaou du mécanisme de régulation sociale qu’est le Sanankouya (la parenté à plaisanterie), notre patrimoine culturel offre des solutions concrètes aux défis contemporains.

Enseigner ces mécanismes de gestion des conflits dès le premier cycle, c’est armer notre jeunesse contre les dérives identitaires et le fanatisme. La culture donne un sens moral à l’éducation ; elle rappelle à l’étudiant, à l’ingénieur ou au futur administrateur d’où il vient et pour qui il travaille et qu’est-ce qu’on attend de lui dans la construction d’une nation, dans le développement du pays.

Pour que 2026-2027 marque réellement l’histoire, la mise en œuvre de cette ambition devra surmonter trois défis structurels majeurs. À commencer par celui de l’adéquation emploi-formation. Ainsi, l’école du Mali Kura doit être celle de la souveraineté économique. Elle doit former les techniciens, les agriculteurs modernes, les scientifiques et les bâtisseurs dont le pays a urgemment besoin. La revalorisation des maîtres du savoir est le second défi à relever. Les enseignants sont les premiers soldats de cette révolution culturelle. Leur formation continue, leurs conditions de vie et leur autorité morale au sein de la société doivent être sanctuarisées. Le 3ᵉ défi, enfin, est celui de l’inclusion territoriale. Cette refondation ne doit pas être le privilège des centres urbains. Du nord au sud, d’est en ouest, chaque enfant du Mali doit avoir accès à cette éducation libératrice et enracinée dans le vécu quotidien de chaque citoyen.

En définitive, l’initiative portée par le Général d’armée Assimi Goïta nous place tous devant nos responsabilités face à l’Histoire. La refondation du Mali ne se fera pas à coups de baguette magique, ni uniquement par la force des armes. Elle se gagnera dans l’intimité des consciences, dans la réappropriation de notre dignité et dans la qualité de notre système éducatif. Le processus de l’émergence du Maliden Kura est en marche. Fier de son passé, maître de son présent et architecte de son avenir, il sera le garant d’un Mali définitivement souverain et debout face au monde. À nous de transformer cet essai historique en une réalité quotidienne !

Moussa Bolly


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