Afrique: Le coton n’a que faire des frontières africaines

Le coton et le textile africains souffrent d’une fragmentation industrielle aggravée par des frontières inefficaces, entraînant un déficit commercial de 7,6 milliards de dollars malgré une forte production de fibre. L’article plaide pour une intégration régionale qui transforme les frontières en liens productifs plutôt qu’en barrières, en facilitant la libre circulation des personnes, des services et des marchandises nécessaires à la chaîne de valeur. Cette approche permettrait aux États de spécialiser leurs activités (culture, filature, confection) pour bénéficier d’économies d’échelle, d’attirer les investissements et de renforcer la confiance commerciale via des normes et des douanes prévisibles.

Du champ au vêtement, plusieurs économies peuvent produire ensemble, à condition que les frontières relient les capacités au lieu d’ajouter des délais et des coûts.

Un cotonnier pousse dans un pays. Une industrie textile compétitive se construit à l’échelle d’une région. La nuance est essentielle : aucune économie africaine n’a besoin de maîtriser seule toutes les étapes qui séparent la graine de la chemise. L’une peut produire la fibre, une autre la filer, une troisième tisser ou teindre l’étoffe, tandis qu’un autre marché rassemble les fabricants, les créateurs ou les distributeurs. L’enjeu industriel consiste à faire fonctionner ces capacités comme un seul système.

Les frontières africaines n’ont pas été tracées pour les chaînes de valeur contemporaines. Les populations riveraines le savent depuis longtemps : familles, écoles, marchés et lieux de travail se prolongent souvent de l’autre côté de la ligne. Pour l’industrie, la réalité est comparable. Une frontière peut être une porte entre deux économies complémentaires ; elle peut aussi devenir une taxe appliquée à chaque camion, chaque technicien et chaque commande.

Le coton rend le coût de cette fragmentation particulièrement visible. Il constitue une culture de rente majeure dans 37 des 54 pays africains, avec une forte concentration de la production en Afrique de l’Ouest. Pourtant, une grande partie de la fibre quitte le continent avant de devenir fil ou tissu. Dans le même temps, l’Afrique importe pour 23,1 milliards de dollars de textiles, vêtements et chaussures, contre 15,5 milliards d’exportations, d’après les données de la Banque mondiale citées par l’Unesco. Le déficit de 7,6 milliards n’est pas uniquement imputable aux frontières, mais l’émiettement des marchés contribue à le perpétuer.

Les échanges intra-africains de textiles et d’habillement sont évalués à 2,7 milliards de dollars, soit seulement 8 % des importations du secteur. La Zlecaf pourrait accroître le commerce intra-africain de 11 %. Elle ne transformera toutefois pas la filière par la seule baisse des droits de douane. Lorsqu’un fabricant choisit son fournisseur de fil ou de tissu, il calcule aussi le temps passé à la frontière, l’état des routes, les frais portuaires, la documentation exigée, le risque de paiement et la reconnaissance des normes.

Ces frictions s’additionnent. Une journée perdue au poste-frontière peut faire manquer un créneau de production. Une évaluation douanière imprévisible peut effacer la marge du fournisseur. Des contrôles répétés peuvent compromettre une commande urgente. Un technicien empêché de voyager peut laisser une machine à l’arrêt. Un créateur qui ne parvient pas à expédier rapidement ses prototypes risque de perdre son acheteur. Les coûts apparaissent dans des comptes différents, mais finissent toujours par peser sur le prix du vêtement.

Une véritable chaîne de valeur régionale exige donc plus que la libre circulation des produits finis. Elle suppose une mobilité organisée des personnes et des services nécessaires à la production. Les ingénieurs doivent installer les machines ; les techniciens les entretenir ; les acheteurs visiter leurs fournisseurs ; les établissements de formation échanger leurs savoir-faire. Il ne s’agit pas d’abolir les frontières, mais de les rendre capables de distinguer la mobilité économique légitime des risques réels pour la sécurité.

L’enjeu est celui de la taille. Un petit marché national ne peut pas toujours rentabiliser une filature moderne, surtout lorsque son taux d’utilisation reste incertain et le financement coûteux. Un marché régional le peut. Une demande agrégée permet d’allonger les séries, de spécialiser les fournisseurs et de répartir le risque entre davantage de clients. Les petits pays peuvent occuper le segment où ils disposent d’un avantage au lieu de chercher à reproduire toute la filière chez eux.

L’intégration peut ainsi répartir l’activité plutôt que la concentrer. Les économies productrices renforcent les revenus agricoles et l’égrenage. Les pays disposant d’une énergie fiable attirent la filature et le tissage. Les centres de confection développent leurs capacités. Les pôles de création et de distribution font émerger des marques. Les corridors logistiques, les laboratoires d’essai et les systèmes de paiement deviennent des infrastructures communes.

Du côté des consommateurs, la transformation est rapide. Le nombre d’acheteurs actifs en ligne en Afrique aurait atteint 334 millions en 2021, contre une part de 13 % en 2017. Les plateformes numériques ouvrent aux entreprises africaines de la mode des marchés bien au-delà de leur ville d’origine. Mais la promesse du commerce électronique reste tributaire d’une opération très physique : faire traverser la frontière à un produit, de manière fiable, abordable et ponctuelle.

Les règles d’origine seront déterminantes. Les préférences commerciales doivent récompenser une transformation réellement africaine, et non permettre à des importations à peine modifiées d’évincer les producteurs locaux. Ces règles doivent aussi rester accessibles. Les petites et moyennes entreprises représentant environ 90 % des acteurs africains de la mode, un système réservé de fait aux grands groupes dotés d’équipes douanières spécialisées manquerait sa cible.

L’intégration régionale repose enfin sur la confiance : dans les certificats, les normes, les données douanières, les paiements et les engagements des États. Cette confiance ne se proclame pas lors des sommets ; elle se construit par des systèmes compatibles et une mise en œuvre prévisible. Elle se mesure aux délais de dédouanement, au coût du fret et au nombre de commandes renouvelées.

Le coton africain n’a pas besoin d’un continent sans frontières au sens littéral. Il a besoin de frontières qui relient la production au lieu de l’interrompre. Lorsque la fibre, le fil, le tissu, les compétences, le capital et les vêtements peuvent circuler dans une même chaîne régionale, chaque pays ne cède pas des emplois à son voisin : il gagne une place dans un marché plus vaste.

Source : AllAfrica


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