Le soleil de plomb de Bamako ne pardonnait pas ce jour-là. À l’ombre d’un manguier centenaire, dont les feuilles poussiéreuses ne semblaient plus offrir qu’une illusion de fraîcheur, un vieil homme siégeait, immobile. Il paraissait absent, comme exilé de son propre corps, les yeux perdus dans un horizon que lui seul pouvait percevoir. Seul le lent glissement des perles de sueur, traçant des sillons brillants sur son front parcheminé, témoignait d’un reste de vie.
Craignant que le poids de la canicule n’ait eu raison de son cœur, nous avons rompu le silence : « Ça va, mon père ? ». Le vieil homme tressaillit, arraché à ses songes.
-Excusez-moi, mon fils. J’étais égaré dans mes pensées… je ne vous ai pas entendu approcher.
-Votre silence m’a inquiété, doyen. J’ai cru un instant que la chaleur vous accablait.
Sans un mot, nous lui avons tendu notre gourde d’eau minérale, encore fraîche. Il s’en saisit avec une sorte de révérence et but une longue gorgée qui sembla le ramener parmi nous. Il essuya ses lèvres avec la manche de son boubou, une étoffe dont la splendeur passée se devinait encore sous les assauts de l’usure.
-Que Dieu te bénisse. Boire ainsi, à même le luxe, est devenu un privilège rare dans ce pays où le robinet est un souvenir et l’électricité une légende.
Le crépuscule des cadres : le piège de la retraite
La discussion s’engagea, fluide et amère. Nous nous sommes installés à même le sol poussiéreux, refusant par respect son modeste siège pliant. C’est alors qu’il se dévoila : un ancien soldat du savoir, un enseignant. Il faisait partie de cette vague de fonctionnaires ayant cédé au « volontariat » de la retraite anticipée, séduits par un pécule immédiat sans voir le précipice qui s’ouvrait sous leurs pieds.
-Nous nous sommes jetés dans le vide sans parachute, confia-t-il, la voix brisée par le regret. Et d’ajouter : Sans projets viables, nous avons échangé une carrière et une pension stable contre un mirage. J’ai par la suite repris la craie dans le privé pour une poignée de francs, juste pour que la marmite ne reste pas vide à la maison !
Ce chaos socioprofessionnel n’est pas un accident. C’est le fruit d’une gestion sans boussole, où les institutions de Bretton Woods ont imposé un dégraissage aveugle. Comment un pays en quête de développement a-t-il pu ainsi vider ses salles de classe et ses hôpitaux de leurs forces vives sous prétexte d’équilibre budgétaire ?
Le quotidien : une équation sans solution
-À quoi pensiez-vous, juste avant ? », l’avons-nous interrogé.
-À la survie, mon fils. Tu me demandes si ça va ? Physiquement, la carcasse tient. Mais ne pose plus cette question aux gens dans la rue. C’est une insulte au quotidien. Comment cela peut-il aller quand chaque repas est un miracle ? Quand les entreprises ferment les unes après les autres, laissant les pères de famille sur le carreau parce que les machines se sont tues, faute de courant ?
Nous avons tenté de jouer l’avocat du diable pour sonder sa conviction.
– Pourtant, les chiffres parlent de croissance, de création d’emplois…
Le vieil homme eut un rire sans joie.
Les statistiques sont des vêtements de fête que l’on fait porter à un corps malade. On nous annonce 69 298 emplois en 2025 ? Mais qui compte ceux qui disparaissent dans l’ombre des faillites ? Regarde la réalité de Djimé Kanté ou de Papajerome sur les réseaux sociaux : leur boîte de réception est le vrai thermomètre du Mali. Des gens instruits, dignes, y mendient un sac de riz pour que leurs enfants ne meurent pas de faim.
L’inflation : le piment du désespoir
Sa voix se fit plus pressante, presque prophétique.
-Le prix du gasoil à 940 FCFA, c’est l’arrêt de mort du panier de la ménagère. Ce n’est pas qu’une affaire de transport ; c’est une onde de choc qui va faire bondir le prix du mil, du riz, de la viande…. Dans ce pays d’élevage, le kilo de viande est devenu un trophée inaccessible. On nous parle de refondation, mais peut-on refonder sur des estomacs vides ?
Nous nous sommes hasardé à lui poser la question sur les responsabilités du chaos qu’il décrit bien.
-À qui la faute, doyen ?
-À nous tous. À notre silence que nous baptisons « résilience ». La résilience est une vertu, mais quand elle devient une excuse pour l’immobilisme ou le déni, elle devient notre propre poison. Nous ne devons pas laisser le pays aller à vau-l’eau sous prétexte que nous savons souffrir en silence.
L’adieu sous le manguier
Le vieil homme se tut. Le silence retomba, seulement troublé par le souffle chaud du vent. En prenant congé, nous l’avons laissé à sa solitude, avec la promesse de revenir.
Il restera là, chaque jour, sous son manguier, à chercher un peu d’air frais pour remplacer le ventilateur inerte de sa demeure. Il est le miroir d’un Mali qui espère, qui endure, mais qui commence à comprendre que boire le calice jusqu’à la lie ne garantit pas forcément que le vin de demain sera meilleur.
Pourvu que la refondation ne soit pas qu’un mot de plus sur une stèle de rêves brisés.
Bolmouss
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