POUR BÂTIR LE MALI DE DEMAIN : L’urgence de se réconcilier avec l’honneur et la dignité balayés par la vague de l’argent sale

Aujourd’hui, les peuples du Sahel n’aspirent qu’à changer le cours de l’histoire de leur région en s’affranchissant définitivement de l’emprise de l’impérialisme et en assumant pleinement leur souveraineté. Il est ainsi question de Mali Kura dans les discours officiels. Sauf que ce « nouveau Mali » ne naîtra que dans la sueur de l’effort et de la persévérance. Et dans cet effort de soi sur soi, interviennent des erreurs et des échecs qui impliquent la nécessité de veille citoyenne et d’actions correctives efficaces.

 Il y a un vieil adage malien qui dit qu’au lieu de s’en prendre au lieu de sa chute, il faut en vouloir au lieu où on a buté. Ce n’est pas en 2020 que le Mali a buté, mais depuis 1992 pour ne pas dire depuis 1968. La gestion dite démocratique a été une pratique kleptrocratique. Mais là aussi il faut avoir l’honnêteté de faire la part des choses. Les deux premiers chefs de gouvernement du président d’Alpha Oumar Konaré, à savoir feux Younoussi Touré et Abdoulaye Sékou Sow étaient des hommes intègres.

C’est après eux que la corruption s’est révélée à visage découvert, comme l’autorisation de marchés de gré à gré à hauteur de 250 millions de F CFA, alors que ce plafond était de 10 millions sous GMT. La volonté affichée de feu le président Amadou Toumani Touré « ATT » de ne pas humilier un chef de famille a été l’élément catalyseur de la corruption, en généralisant l’impunité. Aucun pouvoir ne peut avoir d’autorité sans sanctionner la faute et récompenser le mérite. Donner l’avantage à celui qui ne le mérite pas, c’est troubler l’ordre et la justice.

Dès que le Prince donneur d’ordre n’incarne plus les valeurs régaliennes de l’État, on peut dire adieu à la souveraineté et à l’intégrité du pays, tel était le cas du Mali depuis des décennies. Bâtir sur le vol (argent et élections) et le mensonge, c’est bâtir sur du sable mouvant. C’est ce qui explique qu’en 2012 et 2020, deux présidents « démocratiquement » élus ont été renversés sans que le peuple n’élève la moindre protestation.

Maliens, notre mal ne vient ni de la France ni d’un quelconque manque de ressources : c’est le manque de rigueur et de constance dans la gouvernance qui nous fait perdre nos valeurs d’honneur et de dignité au profit de l’argent sale. Les puissances impérialistes ne sont que des contradictions externes qui ne peuvent opérer qu’à travers les contradictions internes.

Dans le cas précis du Mali, l’avènement de Mali Kura passe par une renaissance à nous-mêmes et au reste du monde. Une naissance ou renaissance ne se fait pas spontanément : il faut d’abord concevoir (projet de société), porter la grossesse, ensuite mettre au monde le bébé ; en évitant de s’abuser en oubliant que toute naissance se fait dans la douleur. Dans notre cas précis, le Mali Kura ne naîtra que dans la sueur de l’effort et de la persévérance. Dans cet effort de soi sur soi, interviennent des erreurs et des échecs qui impliquent la nécessité de veille citoyenne et d’actions correctives efficaces.

Le colon a mis 43 ans pour conquérir le Soudan (de la montée des troupes de Faidherbe de Saint-Louis à Kayes-Médine en 1855 à la capture de Samory Touré en 1898). Ce même colon a mis 18 ans pour pacifier le Soudan (de la capture de Samory en 1898 aux assassinats de Firhoun et Barzani en 1916), soit 61 ans pour soumettre le Soudan pendant 44 ans, de 1916 à 1960. Et pourtant, sans l’action salvatrice de la transition, le Mali serait divisé en trois États. Le Nord-Mali, qui représente les deux tiers du territoire. Le Centre, avec notamment les régions de Mopti et Ségou, afin de séparer géographiquement le Sud du Nord qui est l’objet des convoitises. Et, enfin, le Sud-Mali avec les régions d’avant réforme de Kayes, Koulikoro, Sikasso. Les concepteurs de la partition du Mali ont une vision et un agenda de plusieurs décennies (plus de 15 ans de guerre, avait dit le Général français Lecointre). C’est peu par rapport aux 43 ans de la conquête du Soudan.

Depuis la rébellion touarègue de 1963, le Mali est dans un processus de partition au profit des industries minières et pétrolières de la France. La création de la Société minière de France a suivi immédiatement l’Opération Serval en 2013. La conquête du Soudan, au 19ᵉ siècle, a été menée au nom de l’ouverture de marché pour les produits français ; mais la réalité visait les ressources naturelles du pays. Quelques années plus tard, le méga projet d’aménagement de l’Office du Niger a été conçu pour donner à la France ce que l’Égypte donnait à l’Angleterre.

Fonder un front patriotique capable de porter la charge de l’avènement de Mali Kura

Le Mali est engagé dans une lutte de reconquête de sa souveraineté culturelle, politique et économique qui ne peut être gagnée qu’en la concevant d’abord à travers une vision et un projet cohérent reflétant les aspirations profondes de notre peuple. Il faudra ensuite battre les ennemis internes et externes par une lutte menée intelligemment et intensément à travers l’organisation, l’éducation et la mobilisation de toutes les forces vives sur le projet sociétal. Les actions menées sur les réseaux sociaux et dans les manifestations publiques sont nécessaires pour la prise de conscience. Mais rien, absolument rien, ne peut remplacer le travail politique d’organisation, d’éducation et de mobilisation du peuple sur l’avènement du Mali Kura dans la dynamique AES.

Les partis politiques sont discrédités aujourd’hui et cela ne fait que compliquer la tâche des patriotes qui doivent faire preuve d’innovation et de créativité pour trouver une nouvelle forme d’organisation de lutte menant à la libération de notre peuple des chaînes de l’impérialisme et de ses courroies internes de transmission que sont les pratiques politiques, économiques et administratives des acteurs locaux. Ne crions pas seulement notre soutien à la transition ; organisons-nous et battons-nous pour la consolidation, l’extension et le développement du bouquet synergique de la lutte anti-impérialiste panafricaine qu’est l’AES. Face à la meute impérialiste, toute tentative en solo est vouée à l’échec.

Nous sommes sidérés devant le constat du manque de structures organisées des forces de soutien à la transition, face à l’armada des troupes politiques et terroristes financées par l’impérialisme. Pour transformer tant de faiblesses en forces efficientes et efficaces, il nous faut renouer avec des valeurs qui ont fait jadis notre notoriété. Il faut avoir l’honnêteté et le courage de mettre à l’écart nos égos en constituant un front patriotique capable de porter la charge de l’avènement de Mali Kura. À défaut de cela, nous n’aurons que nos yeux pour pleurer, quelle que soit l’issue de la transition.

Sans organisation politique solide, après les batailles épiques depuis 1968, les patriotes vont encore travailler comme des serfs au profit de ceux qui n’ont d’autre agenda que de gouverner et s’enrichir sur la rente de la domination impérialiste. Malheureusement, le comportement de ceux qui ont choisi le camp de la soumission est plus cohérent que celui de nous autres patriotes qui sommes incapables de conformer notre pratique en fonction d’une analyse concrète de la situation concrète à chaque étape déterminée de l’évolution des rapports de forces. Chacun (jeune et vieux) veut faire la révolution, mais autour de sa personne. Nous devons savoir et pouvoir unir toutes les forces susceptibles de contribuer à l’avènement de Mali Kura. Et cela d’autant plus que « pour être libre il faut savoir s’enchaîner ».

L’AES, une démonstration foudroyante de la synergie d’action

Avant, à la sortie des vestibules bambaras, on voyait 100 bâtonnets attachés pour rappeler aux membres de la famille qu’unis, ils sont invincibles. C’est ce symbole que j’ai baptisé le « Bouquet synergique ». L’union permet de résister à de puissants adversaires, mais aussi de donner un impact multiplicateur aux actions collectives convergentes. L’effet synergique se caractérise par la formule : 1+1=3 au lieu de 2 ! La Confédération Alliance des États du Sahel (AES) est une démonstration foudroyante de la synergie d’action face aux forces prédatrices impérialistes. À nous de savoir et pouvoir consolider, étendre et développer ce noyau dur panafricain qu’est l’AES.

Pour inverser le rapport des forces qui pousse notre pays vers le chaos, chacun de nous doit avoir un comportement stratégique prospectif. Ainsi, il faut refuser de continuer à subir les pressions impérialistes. La capacité de résistance d’un peuple est fonction de sa capacité d’indignation. Nous ne devons pas attendre, mais anticiper en posant des actes qui engagent le présent et préparent l’avenir. En refusant la rétroactivité, nous ne pouvons qu’agir en réunissant les moyens et les conditions du changement social. Savoir et pouvoir dépasser les stades de révolution de palais et de révolution politique, en créant les conditions et les moyens d’une révolution sociale au profit du peuple. Là se pose la capacité intergénérationnelle de créativité et d’organisation de la classe politique malienne.

Notre mission de passage du flambeau aux jeunes doit consister à organiser, à armer idéologiquement et politiquement les forces montantes. Par des actes, il faut les aider à acquérir les moyens et à créer les conditions de poursuivre efficacement la lutte patriotique héritée des pères fondateurs. Toute autre démarche n’est qu’imposture et trahison.

Quant au Bouquet Synergique AES, il ne peut être efficient et efficace que s’il est sous-tendu par la volonté de soumettre nos rapports avec l’extérieur aux exigences de notre développement interne. Ce qui implique de soutenir une longue lutte anti-impérialiste. Se soustraire des contraintes et exigences des puissances extérieures n’est qu’un aspect de la problématique de la « déconnexion ». L’environnement de la dynamique du développement de l’Afrique est constitué de toutes les parties prenantes (externes et internes) pouvant influencer le développement du continent.

Or, les Africains ont tendance à rejeter sur l’Occident la responsabilité de tous les maux dont souffre notre continent, ce qui est faux. Par rapport à la culture du développement (recherche, accumulation et formation de capital etc.…) notre passé culturel, nos pratiques politiques et sociales sont à revoir à la lumière d’une ère de changement de valeurs et d’échelle, portée par la science et la technologie. Si nous n’avons pas le courage de nous remettre en cause, nous ne pourrons pas changer la direction du train de développement de l’Afrique, encore moins porter la charge du triple réarmement culturel, politique et économique qui est la condition préalable du développement du continent africain en ce 21e siècle. Face à ce défi, nous devons avoir à l’esprit que « l’homme qui détermine sa conduite par la perspective la plus proche est l’homme le plus faible ». Et que l’exaltation qui donne aux sentiments patriotiques la parure de l’absolu n’est souvent pas conforme à la réalité du terrain des luttes anti-impérialistes.

Comme tout révolutionnaire, nous aspirons aujourd’hui à changer le cours de l’histoire de notre pays, voire de notre région, le Sahel. Mais soyons conscients que toute résolution de contradiction découle de la dialectique même du progrès historique qui ne peut se réaliser qu’en transformant, dans la lutte, les deux termes de la contradiction.

Diatrou Diakité Consultant indépendant


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