L’OPPOSITION DANS LA DÉMOCRATIE : Contribuer à une gouvernance vertueuse sans exiger le « partage du gâteau »

Jadis salué comme le « Quartier latin » de l’Afrique francophone, le Bénin continue de s’affirmer comme un laboratoire démocratique d’avant-garde sur un continent trop souvent en proie aux convulsions autoritaires. Après l’élégance institutionnelle de Patrice Talon (qui a su résister aux sirènes du césarisme en refusant de s’accrocher au pouvoir), son successeur, Romuald Wadagni, vient de poser un jalon majeur pour acter la maturité politique du pays. En nommant son principal rival de la présidentielle du 12 avril 2026, Paul Hounkpè, au Sénat en qualité de personnalité de haut rang, le nouveau chef de l’État brise les codes de la conflictualité post-électorale.

Cette décision transcende la simple logique du décret de courtoisie. Elle incarne une volonté systémique de gouvernance inclusive et de dépassement des clivages partisans. En intégrant une figure majeure de l’opposition au sein des hautes sphères de l’appareil d’État, le pouvoir béninois démontre une Lucidité rare : la stabilité d’une nation ne saurait être le monopole du parti vainqueur, mais exige la convergence de toutes les forces vives, par-delà les contingences de classes ou de factions. Le message envoyé au reste du continent est limpide : une fois le verdict des urnes prononcé, l’intérêt supérieur de la patrie impose une trêve des ego. Un opposant peut ainsi servir la République sans pour autant se précipiter à la table des convives pour participer au banquet du pouvoir.

Cette quête d’équilibre rappelle, par contraste, les trajectoires accidentées d’autres nations de la sous-région. Au Mali, le regretté général Amadou Toumani Touré (ATT) avait théorisé une démarche similaire à travers sa « gestion consensuelle du pouvoir ». Mais là où le Bénin réussit une hybridation institutionnelle, l’expérience malienne s’est abîmée dans les récifs des calculs de boutiquiers. Les appareils politiques maliens ont perverti le consensus, le transformant en une rente de situation. Au lieu de fonder une gouvernance vertueuse, ils ont institutionnalisé le « partage du gâteau », brandissant la menace permanente de la désertion dès lors que leurs privilèges étaient mis à mal.

La vocation ontologique d’un parti politique réside dans la conquête et l’exercice du pouvoir. Or, dans le contexte bamakois, les chapelles partisanes ont rabougri cette ambition en la réduisant à une « participation obligatoire » aux portefeuilles ministériels. Le poids politique d’une formation ne se mesurait plus à la pertinence de son projet sociétal, mais au nombre de maroquins arrachés, saignant ainsi à blanc le contribuable. Pourtant, dans une architecture démocratique digne de ce nom, la reconnaissance de l’opposition a des fonctions cardinales. Il s’agit notamment de donner une voix à l’ensemble du corps social, et non aux seuls dévots de la majorité ; de contraindre l’exécutif au compromis et à la reddition de comptes ; et d’assurer la viabilité du principe d’alternance.

Quand l’appât du gain transforme le Parlement en caisse de résonance

Par essence, l’opposition est le poumon de la démocratie. En opposant la contradiction dialectique à l’action gouvernementale, elle oblige le pouvoir à justifier ses arbitrages devant le tribunal de l’opinion publique, empêchant la politique de sombrer dans la simple gestion technocratique ou administrative.Malheureusement, le Mali s’est longtemps complu dans une « opposition fictive », guidée par la quête des prébendes plutôt que par la consolidation du processus démocratique. 

Les dynamiques d’opposition y ont été confisquées par des logiques mercantiles et des dérives mégalomaniaques. Cette boulimie financière et matérielle a creusé le tombeau de la démocratie malienne. Dans ce système délétère, le vaincu s’évertue systématiquement à « gagner son pain » à l’ombre du vainqueur, oscillant entre le pacte de compromission et le chantage politique. Le chef de l’État élu se retrouvait alors pris au piège d’un dilemme pervers : marginaliser une opposition prête à rendre le pays ingouvernable, ou lui distribuer des prébendes pour acheter une paix sociale artificielle.

Les exemples historiques abondent. Le COPPO (Collectif des partis politiques de l’opposition), sous l’ère d’Alpha Oumar Konaré, en fut une illustration topique. Plus récemment, sous la présidence d’Ibrahim Boubacar Keïta, les dérives du M5-RFP (Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques) ont mis en lumière les dangers d’une contestation extra-démocratique instrumentalisée par des ressentiments personnels et des frustrations corporatistes, nées des purges internes au sein de l’ADEMA. Une frange importante du peuple, mobilisée au Monument de l’Indépendance, a tardivement réalisé qu’elle servait de marchepied à des entrepreneurs politiques mus par leurs seuls intérêts ventrus.

Cette marchandisation de l’engagement a accouché de monstres institutionnels : gouvernements « d’union nationale », « de large ouverture » ou « d’entente »…. Sous le vernis de la cohésion, ces formules magiques n’étaient que des stratagèmes pour professionnaliser le parasitisme d’État. Le résultat fut catastrophique : des institutions vidées de leur substance, et un Parlement transformé en une vulgaire caisse de résonance où le soutien législatif se négociait au mépris des aspirations profondes du peuple malien.

En définitive, l’initiative béninoise résonne comme un avertissement et un espoir pour l’Afrique subsaharienne. Elle rappelle avec force que la démocratie ne saurait se réduire au rituel fétichiste du jour du scrutin. Elle s’évalue à la capacité des nations à inventer des mécanismes de cohabitation intelligente pour le bien commun, en immunisant la gouvernance contre le virus du partage oligarchique.

Hamady Tamba


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