L’ŒIL DE LE MATIN : Entre la tentation du mirage et le calvaire du déracinement

Face aux convulsions de la pauvreté structurelle, aux violences politiques et aux cataclysmes climatiques, l’humanité contemporaine est traversée par une onde de choc permanente : le dilemme du départ. Entre la fuite individuelle des responsabilités face à la rudesse du quotidien et la tragédie de l’exode forcé sous la contrainte des armes, des millions d’âmes abandonnent leur terre natale. De l’épopée séculaire du prophète Moïse aux calvaires anonymes des camps de déplacés maliens, récit d’une métamorphose intime où l’arrachement à soi devance souvent la renaissance.

Devant l’adversité économique ou le désenchantement social, deux trajectoires fondamentales s’offrent à l’individu : s’enraciner pour affronter l’épreuve en tentant de transformer son milieu, ou abdiquer et chercher le salut ailleurs. Dans un environnement souvent marqué par l’austérité et la rareté des opportunités, la tentation de l’effacement devient omniprésente. Partir s’apparente alors à une fuite en avant, une tentative d’échapper à l’usure quotidienne du travail ingrat pour aller quérir sous d’autres cieux une prospérité imaginée comme immédiate.

Cette illusion de la facilité nourrit le drame des migrations contemporaines. Une jeunesse désemparée se précipite vers les routes périlleuses de l’exil, convaincue qu’au-delà des mers, le fruit mûr de l’abondance tombe sans effort dans la main de celui qui attend. Or, la réalité du terrain dément le mythe : ceux qui parviennent à s’installer au prix de mille souffrances consentent à l’étranger à des sacrifices physiques et moraux qu’ils refusaient de déployer sur leur propre sol. Tragique ironie d’un système où les initiatives des citoyens les plus courageux et entreprenants sont trop souvent étouffées chez eux par la pesanteur des bureaucraties ou la férocité de l’arbitraire local.

Mais l’acte de partir ne relève pas toujours d’un calcul individuel ou d’un renoncement à l’effort. Il s’impose très souvent comme une décision de survie arrachée sous la terreur. Lorsque la nature se déchaîne (par les sécheresses dévastatrices, les inondations ou les séismes) ou que la fureur des hommes s’insinue dans les villages à travers la répression politique, les conflits armés et les persécutions religieuses, la fuite devient un impératif catégorique. La figure du réfugié et du déplacé interne incarne cette rupture brutale où le droit de vivre supplante le droit d’avoir une patrie.

Au début de l’année 2026, les données publiées par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA) dressent un panorama saisissant de cette tragédie au cœur du Sahel : le Mali comptabilise à lui seul environ 415 000 Personnes déplacées internes (PDI), dont une proportion dramatique de 42 % à 43 % d’enfants. Tout abandonner du jour au lendemain (sa maison, ses récoltes, ses souvenirs) pour sauver sa peau n’est pas un choix, c’est une mutilation. Ce drame s’inscrit dans un cataclysme mondial où plus de 117 millions d’individus sont aujourd’hui déracinés à travers le globe (dont 41,6 millions de réfugiés sous protection internationale). 

 

La traversée du désert de Moïse : du Prince déchu au berger de Madian

Le Mali, terre d’épreuves mais aussi de solidarité historique, accueille lui-même plus de 295 000 réfugiés. Des familles entières, jetées dans le gouffre de l’inconnu, tentent de reconstruire leur dignité sur les décombres de leur existence passée.Cet exil forcé, perçu comme un saut périlleux dans les ténèbres, résonne profondément avec la mémoire des grandes figures spirituelles de l’humanité. L’histoire sainte conserve le souvenir de l’exil de Nabila Moussa (le Prophète Moïse), véritable archétype du déracinement libérateur. Prince choyé à la cour d’Égypte, Moïse bascule dans le destin des proscrits le jour où, voulant défendre un esclave hébreu opprimé, il tue involontairement un garde égyptien. Traqué par la colère vengeresse du Pharaon, menacé de mort, il doit fuir en hâte vers la terre aride de Madian.

L’arrachement est absolu. Le fastueux palais royal fait place au silence impitoyable du désert. Étranger sans repères, vulnérable et dépouillé de son rang, le fuyard trouve refuge auprès d’un puits, où son sens de la justice le pousse à protéger les filles du prêtre Réuel (Jéthro). Devenu le gendre de ce dernier en épousant Séphora, Moïse s’enfonce dans l’anonymat. Durant quarante longues années, l’ancien prince garde les troupeaux de son beau-père, essuyant la rudesse du travail manuel, l’humilité forcée et la solitude de la condition d’immigré. Devenu père de deux fils, Gershom et Éliézer, il subit l’épreuve du temps qui brise l’orgueil et polit la conscience.

Les prophètes anonymes de la modernité

C’est au terme de cette éclipse de quatre décennies, au plus profond de l’isolement du mont Horeb, que survient l’épiphanie. Devant le mystère du buisson ardent (ce feu divin qui brûle sans jamais consumer l’arbuste), Moïse est confronté à l’appel suprême. Rongé par le doute, conscient de sa faiblesse et tremblant à l’idée d’affronter de nouveau l’appareil d’État pharaonique, il finit par accepter la mission terrifiante qui lui est confiée : retourner sur le lieu de son crime pour briser les chaînes de l’esclavage de son peuple.

Aujourd’hui, sans qu’aucune voix divine ne vienne leur parler du milieu des flammes, des millions d’hommes, de femmes et d’enfants traversent exactement la même nuit obscure que le Prophète Moïse. Dans la poussière des camps de déshérités, sur les embarcations de fortune dérivant en haute mer ou le long des routes de rocaille du Sahel, les déplacés internes, les réfugiés et les exilés économiques portent le poids de cette même déchéance provisoire.

L’exil, malgré sa cruauté et ses larmes, demeure l’ultime forge de l’esprit humain. Il contraint à l’humilité, détruit les fausses certitudes et révèle la force insoupçonnée de ceux qui ont tout perdu, sauf la vie. Ces anonymes du déracinement sont les prophètes silencieux de notre temps : par leur résilience face à la barbarie et à la misère, ils rappellent au monde que la dignité de l’Homme ne s’éteint jamais, même lorsque la patrie se dérobe sous ses pieds.

Moussa Bolly


En savoir plus sur FASSO ACTU

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *