L’ŒIL DE LE MATIN : Sévir pour mieux gouverner !

À Conakry, le couperet présidentiel est tombé sans avertissement, brisant le silence assourdissant des palais officiels. Le 21 août 2026, le Général Mamadi Doumbouya a tranché dans le vif de son appareil d’État en limogeant deux figures de son gouvernement : les titulaires des portefeuilles du Travail, de l’Emploi et de la Protection sociale, ainsi que de la Communication, de l’Économie numérique et de l’Innovation. Si aucun motif formel n’a filtré des chancelleries pour expliciter cette éviction simultanée, la mise en scène du pouvoir, elle, parle d’elle-même.

En effet, parallèlement à cet acte d’autorité, le chef de l’État a rompu le silence dans une allocution aux allures de réquisitoire, inscrivant ces évictions au cœur de son offensive contre la prébende et le relâchement éthique. Plaçant l’exigence d’exemplarité en dogme cardinal de sa ligne d’action, le dirigeant guinéen a martelé son refus de tout compromis : « Contre la corruption, ma main ne tremblera pas. Aucun rang, aucune fonction, aucune proximité ne met quiconque à l’abri de la rigueur républicaine… L’exigence d’exemplarité s’applique à tous, sans exception, à commencer par ceux qui servent à mes côtés… La Refondation n’est pas un slogan, elle est une discipline que nous nous imposons d’abord à nous-mêmes ».

Ce coup de balai gouvernemental ne constitue que le premier acte d’une architecture morale plus vaste que le Général entend imposer au sommet de l’appareil d’État. Pour donner corps au triptyque fondateur de sa doctrine (le vivre-ensemble, une économie au service du peuple et des institutions fortes et crédibles), la fermeté s’impose comme l’unique ciment possible. L’édifice institutionnel ne saurait en effet résister au roulis de l’histoire si les piliers qui le soutiennent sont rongés par l’affairisme. Assainir le corps social exige dès lors d’extirper sans état d’âme la moindre gangrène bureaucrate.

Cette politique de purification des rouages publics avait d’ailleurs trouvé son préambule sur le terrain judiciaire la veille même des limogeages ministériels. Le 20 août, le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) frappait d’ostracisme un haut magistrat pour des « manquements graves » à l’honneur et aux devoirs de sa charge. Écarté dès le 18 août sous la férule du garde des Sceaux, cet ancien avocat général près la Cour suprême s’était vu reprocher des agissements jugés « pas trop catholiques » par la chancellerie ; une tournure pudique désignant des pratiques incompatibles avec l’hermine, et justifiant cette mise à l’écart conservatoire avant le verdict couperet du CSM.

Du palais présidentiel aux prétoires de la haute magistrature, une même ligne de force se dessine : le dogme du « sévir pour mieux gouverner » qui s’érige en véritable boussole du régime de Conakry. Depuis le coup de force du 5 septembre 2021 conduit à la tête du Groupement des forces spéciales (GFS), suivi de son plébiscite dans les urnes le 28 décembre 2025 avec 86,72 % des suffrages dès le premier tour, puis de son investiture le 17 janvier 2026 pour un bail de sept ans, le Général Doumbouya persiste dans sa posture de chirurgien du corps politique, déterminé à administrer un traitement de choc à une nation scandaleusement démunie au regard de ses fabuleuses ressources minières.

Opportunités et pièges du châtiment public

Cette volonté d’ériger la probité morale en impératif catégorique traduit l’ambition de restaurer un équilibre hautement volatil entre le tranchant de l’autorité suprême et le sens du devoir envers la collectivité. Dans cette vision verticale du pouvoir, la fermeté à l’égard de la nomenclature politique devient l’instrument unique capable d’insuffler la crainte du salut public au sein d’une administration historiquement encline aux dérives.

Toutefois, ce maniement du bâton présidentiel s’apparente à une marche sur un fil tendu au-dessus de l’abîme. S’il est indéniable qu’un État souverain requiert un socle normatif inébranlable pour prémunir le corps social contre l’anarchie, la punition des fautes de gestion ne doit pas basculer dans la démonstration de force arbitraire. Le risque est grand de voir le théâtre des sanctions publiques, censé restaurer le prestige républicain, dériver vers une forme de terreur administrative qui étouffe l’action gouvernementale au lieu de l’assainir.

La politique de la hache, lorsqu’elle cède aux sirènes du spectacle ou à la satisfaction immédiate de la rue, expose le pouvoir au piège du populisme judiciaire. Offrir des têtes en pâture aux médias pour éteindre les incendies de l’opinion publique, c’est prendre le risque d’enfreindre les garanties du procès équitable. À terme, ce rouleau compresseur répressif, loin d’instaurer une véritable éthique d’État, risque d’installer une paralysie générale des cadres et d’approfondir la crevasse qui sépare le sommet du pouvoir de la base citoyenne.

Refuser la politique du deux poids, deux mesures

Pour que la sanction conserve sa vertu pédagogique et ne se transforme pas en un simple instrument de purge politicienne, la justice d’État doit se draper dans une impartialité absolue. La peur du gendarme ne remplacera jamais l’ancrage viscéral d’une culture de la probité, surtout si le glaive républicain frappe avec une géométrie variable. Dès lors que la rigueur s’exerce de façon sélective, le couperet ne symbolise plus la justice mais l’arbitraire du prince, alimentant le ressentiment de la population.

La gouvernance ne saurait se résumer au seul exercice du pouvoir d’injonction et de coercition ; elle exige avant tout la protection et le service du bien commun. Un leadership authentique exige de savoir naviguer entre la poigne nécessaire et le piège du despotisme. Frapper pour l’exemple impose une absolue cécité face aux appartenances de clan ou de coterie : fermer les yeux sur les dérives des obligés du régime tout en châtiant les figures périphériques ruinerait définitivement la crédibilité des institutions en consacrant le règne dévastateur du « deux poids, deux mesures ».

Cette tentation du favoritisme et du sanctuaire partisan représente précisément le cancer dont souffrent les démocraties de la sous-région, à l’image du voisin malien. En sacrifiant l’intérêt général sur l’autel des solidarités de faction et des rentes d’appareil, la classe politique y a vidé le pacte républicain de sa substance. C’est cette incapacité des élites à s’élever au-dessus des appétits de clan qui voue les campagnes anticorruption successives à n’être que de vains coups d’épée dans l’eau, laissant le fléau étouffer la jeunesse et précariser le quotidien des citoyens.

En dernière analyse, la refondation des États sahéliens et guinéen passe par une prise de conscience lucide : la lutte contre la pauvreté demeure indissociable d’une restructuration morale de l’exercice du pouvoir. La promotion d’une gouvernance vertueuse exige une rupture radicale avec les postures de façade et les comédies d’assainissement, pour inscrire l’action publique dans la vérité de la règle et l’égalité absolue de tous devant la loi.

Moussa Bolly


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