Afrique: Intelligence artificielle – Avant le numérique, bâtir les fondations

L’intelligence artificielle suscite de grands espoirs en Afrique. Mais sans énergie fiable, infrastructures solides et compétences techniques, son adoption risque de renforcer la dépendance technologique du continent plutôt que d’accélérer son développement. C’est l’alerte lancée par l’ingénieur Djibril Gabriel Diabaté.

L’intelligence artificielle (IA) peut-elle permettre à l’Afrique de rattraper son retard de développement ? Pour Djibril Gabriel Diabaté, ingénieur en automatisme, robotique industrielle et systèmes de contrôle, la réponse ne peut être réduite à un simple oui ou non. Dans une analyse stratégique, il invite surtout à sortir des discours qui présentent l’IA comme une solution miracle.

Selon lui, le débat africain sur cette technologie reste enfermé entre deux visions opposées : le techno-optimisme, qui mise sur un « saut d’étapes » vers l’économie numérique, et le catastrophisme, qui redoute une marginalisation durable du continent. Entre ces deux positions, l’auteur appelle à revenir aux réalités économiques et industrielles africaines.

Le risque d’une nouvelle destruction d’emplois

L’un des principaux points d’alerte concerne le marché du travail. L’essor de l’IA générative et des agents autonomes pourrait, à court terme, davantage menacer certains emplois qu’en créer de nouveaux.

Les activités liées aux centres d’appels, à la saisie de données, à la modération de contenus et au support client sont particulièrement exposées à l’automatisation. Ces métiers ont constitué, au cours de la dernière décennie, une porte d’entrée vers l’emploi pour une partie de la jeunesse diplômée africaine.

Le développement des modèles de langage et des agents vocaux pourrait ainsi supprimer certains de ces postes à un rythme supérieur à celui de la création d’emplois hautement qualifiés dans l’ingénierie logicielle.

Pour Djibril Gabriel Diabaté, le problème de fond se situe toutefois ailleurs. Le chômage massif en Afrique serait d’abord lié au faible niveau d’industrialisation et au déficit d’infrastructures physiques. Le manque d’usines de transformation, de réseaux de transport modernes ou encore de systèmes d’irrigation limite la capacité du continent à créer des emplois productifs.

Pas d’IA souveraine sans énergie fiable

L’auteur met également en garde contre l’illusion d’une transformation numérique qui ferait l’économie des infrastructures de base.

« Parler d’IA souveraine sans garantir l’accès continu à l’électricité est une contradiction fondamentale », estime-t-il. Les centres de données nécessaires au fonctionnement des systèmes d’IA exigent en effet une alimentation électrique continue, stable et abordable ainsi que des dispositifs industriels de refroidissement.

Dans ces conditions, les ambitions technologiques africaines doivent, selon lui, être accompagnées d’investissements dans les réseaux électriques et les infrastructures physiques.

À défaut, l’Afrique risque de rester une simple consommatrice de technologies conçues ailleurs. La dépendance peut alors s’étendre aux équipements, aux logiciels, aux algorithmes et aux données. L’auteur dénonce également une succession de projets dépendant des priorités changeantes des bailleurs de fonds et des grandes entreprises technologiques, avec le risque de reproduire un « éternel recommencement ».

Trois priorités pour revenir au réel

Pour rompre avec cette logique, Djibril Gabriel Diabaté identifie trois axes prioritaires.

Le premier concerne les réseaux de base et l’ingénierie. Il préconise de sécuriser les réseaux électriques, la régulation de l’eau et la maintenance des outils de production. L’IA pourrait ensuite intervenir comme une couche d’optimisation sur ces infrastructures déjà fonctionnelles.

Le deuxième axe est celui de la formation technique et professionnelle. Il s’agit notamment de renforcer les centres de formation et de former des électromécaniciens ainsi que des techniciens de régulation capables de répondre aux besoins de l’industrie.

Le troisième porte sur l’élaboration de plans industriels souverains à long terme, sur une période de 15 à 30 ans, afin de favoriser la transformation locale des matières premières et de capitaliser le savoir-faire africain.

Faire de l’IA un outil, pas un substitut

L’auteur ne rejette donc pas l’intelligence artificielle. Au contraire, il estime qu’elle peut devenir un véritable accélérateur de développement, à condition d’être utilisée comme un outil d’optimisation au service de secteurs déjà structurés.

Dans l’agriculture, elle peut améliorer le rendement de l’agriculture de précision lorsque l’irrigation et les intrants sont disponibles. Dans la santé, elle peut faciliter le diagnostic à distance si les personnels soignants et les médicaments nécessaires sont présents sur le terrain.

Mais l’IA ne saurait remplacer l’ingénierie lourde, la transformation industrielle des ressources naturelles ou encore l’autonomie énergétique.

Le message de Djibril Gabriel Diabaté tient ainsi en une formule : l’Afrique doit éviter de construire des ambitions numériques sur des infrastructures fragiles. Avant de courir après les dernières innovations technologiques, elle doit renforcer ses fondations, former ses techniciens et inscrire son développement industriel dans le temps long.

Djibril Gabriel Diabaté est ingénieur en automatisme, robotique industrielle et systèmes de contrôle.

Source : Fratmat.Info


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