Compte tenu de sa rapidité, de son ampleur et de sa portée, l’épidémie de maladie à virus Ebola due au virus Bundibugyo, qui s’est déclarée en République démocratique du Congo à la mi-2026, pourrait devenir une épidémie mondiale.
Je suis épidémiologiste spécialisé dans les maladies infectieuses et j’ai participé à la gestion de l’épidémie d’Ebola de 2014-2016 dans mon pays, la Sierra Leone. Fort des enseignements tirés de l’expérience de la Sierra Leone et après avoir suivi l’épidémie qui a éclaté mi-2026 en RDC, je conclus qu’elle risque de se transformer en épidémie mondiale.
Plusieurs raisons expliquent cela.
Il est difficile de prévenir une épidémie à propagation rapide qui s’est déjà étendue à une vaste région géographique.
La rapidité de la propagation rend même difficile l’évaluation de l’ampleur réelle de son extension. Il est difficile de mesurer quotidiennement ses véritables indicateurs, tels que l’incidence (le nombre de cas détectés) et le taux de létalité (la proportion ou le pourcentage de décès parmi les cas détectés).
Il a fallu en moyenne quatre mois pour que le nombre cumulé de cas de l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest de 2013-2016 en Guinée, au Libéria et en Sierra Leone atteigne 1 000 après la déclaration officielle de l’épidémie. Lors de l’épidémie en RDC, il a fallu moins de deux mois pour atteindre ce même chiffre.
Ces statistiques sont postérieures à la déclaration de l’épidémie. Celle-ci a commencé bien avant d’être officiellement détectée, ce qui implique que des transmissions et des décès se sont produits sans avoir été comptabilisés. Seuls les cas d’Ebola apparus après la déclaration officielle ont été recensés. Cela signifie que les professionnels de santé en première ligne doivent faire face à un énorme retard accumulé en matière de prise en charge, de surveillance et de recherche de contacts.
Compte tenu de l’ampleur et de la rapidité actuelles de l’épidémie, les mesures suivantes s’imposent :
- mobliser des financements suffisants et durables pendant plusieurs mois pour financer les salaires des professionnels de première ligne, les consommables de laboratoire, les équipements de protection individuelle et les fournitures destinées à la prévention et au contrôle des infections
- veiller au respect rigoureux des mesures de prévention et de contrôle des infections dans les établissements de santé et aux postes frontières
- impliquer activement les membres de la communauté dans la riposte en collaborant avec des leaders locaux de confiance, des chefs religieux, des groupes de jeunes et des agents de santé communautaires
- mettre en place un dépistage aux frontières
- concevoir un parcours de soins plus sûr pour les patients – un système de triage, d’isolement, de dépistage et de traitement.
Raisons possibles de la propagation rapide
Ebola est généralement une maladie très contagieuse, caractérisée par un taux de transmission élevé. Un cas primaire d’Ebola peut transmettre l’infection à 1,5 à 2,5 autres personnes.
Mais la propagation rapide de la maladie à virus Bundibugyo ne correspond pas au schéma épidémiologique attendu. Un certain nombre de facteurs interdépendants sont à l’origine de cette propagation rapide. Parmi ceux-ci figurent l’émergence de « super-propagateurs » ; le manque de données ; la pénurie de traitements et de vaccins ; la lenteur et l’absence de mise en œuvre des interventions de santé publique ; les difficultés à obtenir un engagement total et la confiance de la communauté ; et l’insécurité due au conflit armé en cours.
Le rôle des « super-propagateurs »
Le rôle des super-propagateurs de maladies lors des épidémies n’est pas nouveau. Une étude menée pendant l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest entre 2014 et 2016 a révélé que les super-propagateurs étaient responsables de plus de 60 % de la transmission soutenue.
Les « super-propagateurs » sont des personnes infectées qui transmettent de manière disproportionnée des agents pathogènes à des personnes sensibles au cours d’une épidémie. Cela peut s’expliquer par la manière dont la maladie affecte l’organisme, ainsi que par des facteurs environnementaux, comportementaux, sociaux et démographiques.
La super-propagation d’une maladie est plus fréquente au début d’une épidémie. Elle est plus marquée dans le cas d’une maladie relativement nouvelle ou d’une souche rare d’un agent pathogène. Dans ces situations, les personnes infectées jouent le rôle de super-propagateurs principalement parce qu’elles ignorent comment l’infection se transmet ou comment la prévenir.
La rareté du virus Bundibugyo en fait un candidat probable à une propagation massive. L’absence de kits de dépistage adaptés a largement contribué au retard dans le diagnostic au début de l’épidémie. Cela a entraîné la poursuite de sa propagation. Compte tenu de l’étendue géographique et de la vitesse de propagation de cette épidémie, l’insuffisance des kits de dépistage a encore compliqué sa gestion.
Lorsqu’une personne tombe malade, la démarche normale consiste à établir un diagnostic et à la traiter. Cela fonctionne bien lorsque la personne infectée connaît les signes et symptômes de la maladie. La méconnaissance des symptômes peut entraîner des retards dans la recherche d’un traitement et, par conséquent, une transmission prolongée.
L’âge a également joué un rôle dans la propagation massive – lors de cette épidémie comme lors des précédentes. L’âge de la personne infectée (en particulier les enfants de moins de 15 ans et les adultes de plus de 45 ans) aurait été le principal facteur responsable de la super-propagation lors des épidémies de 2014-2016 en Afrique de l’Ouest.
Dans l’épidémie actuelle en RDC, les personnes âgées de 18 à 49 ans représentent la majeure partie des cas, tandis qu’un quart des décès concerne des enfants de moins de 15 ans. Les enfants ne connaissent pas bien les signes et symptômes d’Ebola et consultent tardivement. Ils risquent ainsi de transmettre la maladie à leurs proches.
Les personnes âgées de 18 à 49 ans se livrent à des activités à haut risque, notamment des rapports sexuels non protégés, ce qui augmente le risque de transmission de la maladie. Le virus Bundibugyo se transmet par contact avec le sang ou les fluides corporels d’une personne infectée, ou avec des surfaces ou des objets contaminés.
La propagation massive dépend également de la manière dont la maladie se manifeste.
En RDC, en raison de la rareté du virus Bundibugyo, on sait peu de choses sur ses signes et symptômes, ce qui complique le diagnostic clinique précoce.
Ebola Zaïre, la souche la plus courante du virus, présente une phase aiguë précoce caractérisée par des vomissements, de la diarrhée, de la toux et des hémorragies. En revanche, les symptômes précoces d’une infection par le virus Bundibugyo sont de type « sec » : la personne peut présenter de la fièvre, de la fatigue, des douleurs musculaires, des maux de tête et des maux de gorge. Ces symptômes pourraient facilement être confondus avec ceux d’autres infections tropicales. Ce caractère bénin donne de faux espoirs aux patients et les « incite » à retarder la recherche d’un traitement.
À cette complexité s’ajoute le climat d’insécurité qui règne en RDC, ce qui retarde encore davantage l’accès des populations aux soins. L’est de la RDC est en proie à des conflits violents depuis des décennies, et c’est là que l’épidémie se propage.
Lacunes dans les données, résistance et insécurité
L’épidémie en RDC a montré ce que la préparation aux épidémies peut permettre d’accomplir et ce qui reste à faire.
Les données constituent un défi majeur. Lorsqu’une épidémie sévit en silence depuis des semaines, sans être détectée, les données qui émergent après la déclaration de l’état d’urgence sont pour la plupart spéculatives.
Dans certaines zones de santé, moins de 20 % des cas recensés peuvent être rattachés à des contacts identifiés. La maladie a donc tendance à se propager vers des régions non touchées, ce qui rend difficile la maîtrise de l’épidémie.
À ce problème s’ajoutent les agressionscommises à l’encontre du personnel de santé et des travailleurs humanitaires par les familles des patients atteints. Le mois d’août 2026 a enregistré le nombre le plus élevé. Ces agressions découlent principalement d’une profonde méfiance envers les autorités, ainsi que de cultures et de traditions qui entrent en conflit avec les protocoles médicaux.
Parmi les autres facteurs contribuant à la propagation, on peut citer :
- la taille gigantesque de la RDC – dont la superficie est presque équivalente à celle de l’Europe occidentale. En septembre 2026, le virus Bundibugyo avait touché une zone de la taille de la France.
- des frontières poreuses, rendant impossible le suivi des déplacements des personnes
- l’insécurité persistante : le gouvernement de Kinshasa peine à gouverner et à fournir les services de base sur l’ensemble du territoire
- le vide thérapeutique – l’absence de traitements et de vaccins homologués pour soigner et prévenir la propagation du virus de Bundibugyo est une autre raison pour laquelle celui-ci risque de devenir une épidémie mondiale.
L’incapacité à mettre au point un vaccin contre le Bundibugyo constitue une défaillance catastrophique tant sur le plan biomédical qu’en matière de gouvernance. Cela n’aurait pas dû se produire, étant donné que des flambées localisées de Bundibugyo s’étaient déjà produites à plusieurs reprises en RDC.
Des kits de diagnostic, des traitements et des candidats-vaccins potentiels ont été mis en phase d’essais cliniques. Mais la préparation à une épidémie aurait dû commencer bien plus tôt.
Prévenir une épidémie mondiale de Bundibugyo
Il sera difficile d’empêcher une épidémie à propagation rapide qui s’est déjà étendue à une vaste région géographique. Cela nécessite une stratégie nuancée.
L’un des principaux enseignements que j’ai tirés des épidémies d’Ebola en Afrique de l’Ouest entre 2014 et 2016 est que les stratégies de prévention doivent toujours être conçues pour faire face aux revers. Les responsables de la planification doivent être capables d’anticiper ces nouveaux défis, de persévérer et d’y répondre au fur et à mesure qu’ils se présentent.
Le déploiement du vaccin Ervebo contre Ebola-Zaïre en RDC est une bonne nouvelle. Mais pour endiguer une épidémie, il faut des interventions de santé publique solides, notamment la vaccination, qui s’appuient sur un engagement total et la confiance de la communauté. Au moins, l’essai clinique actuel du vaccin Ervebo contre Ebola Zaïre permettra de recueillir des données, ce qui vaut mieux que de devoir tout recommencer à zéro à l’avenir.
La contribution des acteurs de la santé mondiale, tant au niveau international que national, est également nécessaire. La dissolution de l’USAID et les coupes dans le financement de la santé publique ne manqueront pas de créer davantage de problèmes sanitaires à l’échelle mondiale. L’octroi d’un financement ponctuel en période de crise sanitaire ne peut combler les lacunes en matière de préparation et de prévention des épidémies.
La réduction des financements a exercé une pression considérable sur la surveillance, qui revêt une importance capitale lors d’une épidémie aussi fulgurante. Les zones sanitaires où les taux de prévalence, de mortalité et de transmission du virus de Bundibugyo sont élevés devraient faire l’objet d’une attention prioritaire en matière de surveillance. Dans un pays aussi vaste que la RDC, la surveillance nécessite d’énormes ressources logistiques et humaines.
La mesure la plus urgente à prendre pour prévenir une épidémie mondiale consiste à redoubler d’efforts en matière de dépistage en temps réel, ce qui dépend à son tour d’une surveillance sanitaire solide.
Le financement est essentiel. Le manque de fonds peut entraver l’arrivée d’experts internationaux, la logistique et l’aide humanitaire dans les zones encore épargnées situées en dehors de l’est de la RDC. Plus de 500 millions de dollars américains auraient déjà été versés à la RDC depuis que l’épidémie a été déclarée. Il n’y a donc aucune raison pour que les agents de première ligne ne soient pas rémunérés.
Les actions de grève menées par les agents de première ligne suggèrent que les activités de santé publique visant à lutter contre une épidémie d’une telle ampleur et d’une telle rapidité devraient aller de pair avec une gestion financière rigoureuse et des politiques administratives efficaces.
Source : The Conversation Africa
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