L’EX SOUDAN FRANÇAIS: Carrefour stratégique et grenier de l’AOF

Avant la vague des indépendances de 1960, le Soudan français (l’actuel Mali) occupait une position prépondérante dans l’ensemble colonial ouest-africain. Véritable grenier céréalier grâce à la cuvette irriguée du fleuve Niger, le territoire alimentait l’ensemble des colonies côtières en riz, maïs et mil.

Loin d’être donc une terre déshéritée, le Soudan français disposait d’un potentiel agricole d’exception irrigué par les deux plus grands fleuves de la région : le Niger et le Sénégal. D’ailleurs, la création de l’Office du Niger en 1932 visait à aménager un périmètre géant pour sécuriser l’approvisionnement en coton et en vivres. Cette infrastructure représentait à l’époque le projet d’aménagement hydro-agricole le plus ambitieux du continent. Elle a été conçue pour approvisionner toute la sous-région et garantir une autonomie alimentaire globale.

Premier fournisseur de bétail sur pied et de poisson séché (centre de Mopti) pour la Côte d’Ivoire, la Haute-Volta (Burkina Faso) et le Sénégal, le pays dégageait une balance commerciale très largement excédentaire. Reliant Bamako au port de Dakar (Sénégal), la ligne de chemin de fer Dakar-Niger constituait l’artère commerciale la plus dynamique de la région, faisant de la capitale malienne un hub incontournable du commerce transsaharien et sous-régional.

Grâce à ce chemin de fer achevé au début du XXe siècle, les marchandises circulaient en flux tendus entre la côte atlantique et l’intérieur des terres. Les échanges intenses de bétail, de ressources halieutiques et de céréales faisaient du Soudan français le poumon économique incontestable de l’espace sous-régional.

Anatomie d’une dégradation : pourquoi et comment le mali a-t-il régressé ?

Le basculement de cette prospérité initiale vers une crise structurelle prolongée s’explique par la combinaison de quatre ruptures systémiques majeurs. Sous la présidence de Modibo Keïta (1960-1968), le Mali avait fait le choix d’une planification d’État ambitieuse avec la création de dizaines de sociétés et d’entreprises nationales. Il s’agit notamment de la SOMIEX (Société malienne d’importation et d’exportation) pour contrôler le commerce extérieur et stabiliser les prix des denrées de première nécessité ; de la COMATEX(Compagnie malienne du textile) à Ségou pour transformer le coton local sur place ; de la SOCIMA(Ciments du Mali) et de l’OPAM (Office des produits agricoles du Mali).

Le coup d’État du 19 novembre 1968 a brutalement stoppé cette dynamique. Les décennies qui ont suivi ont été marquées par une gestion patrimoniale des structures publiques, suivie, sous la pression des Programmes d’ajustement structurel (PAS) du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque Mondiale dans les années 1980 et 1990, par leur liquidation ou leur privatisation sauvage. Ce démantèlement a détruit les capacités de transformation locale et privé l’État de ses leviers industriels.

L’échec de la Fédération du Mali en août 1960 (séparation du Sénégal et du Mali) a immédiatement privé le pays de sa façade maritime naturelle. La dépendance envers les corridors routiers et ferroviaires menant aux ports de Dakar, Abidjan, Lomé ou Cotonou a lourdement renchéri le coût des importations d’hydrocarbures et d’équipements, tout en grevant la compétitivité des produits exportés.

La faillite des gouvernances post-1992 et la captation des rentes

Malgré l’avènement de la démocratie multipartite en 1992, la gestion publique s’est heurtée à une corruption systémique et à la captation des ressources nationales par des élites politiques et financières. Les secteurs de la santé, de l’éducation et de la défense ont été progressivement sous-financés ou détournés de leurs objectifs. La dégradation de l’outil militaire durant trois décennies a rendu le territoire vulnérable aux incursions des groupes armés en 2012.

L’agriculture malienne est restée très largement tributaire des pluviomètres. Les grandes sécheresses des années 1970 et 1980 (notamment celles de 1973 et 1984) ont déstructuré le monde rural, provoquant un exode massif vers Bamako sans que le secteur industriel urbain ne puisse absorber cette main-d’œuvre. La croissance démographique rapide (supérieure à 3 % par an) n’a pas été accompagnée d’investissements proportionnels dans la formation technique et l’irrigation.

Malgré les crises accumulées, le Mali conserve un potentiel de développement exceptionnel. Son sous-sol et ses terres recèlent des richesses capables de transformer durablement le profil socio-économique du pays.

Le Mali est traditionnellement le troisième plus grand producteur d’or d’Afrique (avec des sites majeurs exploités par des compagnies internationales à Loulo, Gounkoto, Yatela, Sadiola ou Syama). Cependant, la véritable richesse réside dans la diversification minière. A commencer par le lithium (l’or blanc de la transition énergétique). Le gisement de Goulamina (dans la région de Bougouni), dont l’exploitation a démarré récemment place le Mali parmi les acteurs mondiaux majeurs du lithium. Avec la mine de Bougouni, ces gisements constituent des réserves stratégiques mondiales pour la fabrication de batteries électriques.

Le pays compte aussi des gisements massifs de minerai de fer localisés dans la région de Kayes (notamment à Bale), estimés à plusieurs milliards de tonnes, tandis que les réserves de bauxite (notamment à Kita) restent sous-exploitées. Quant aux gisements de phosphate de Tilemsi (région de Gao), ils offrent une matière première exceptionnelle pour la production locale d’engrais agricoles nationaux, évitant les importations coûteuses. Le Mali est aussi un pionnier mondial de l’exploitation de l’hydrogène naturel à Bourakébougou (près de Kati), une source d’énergie propre. Le bassin de Taoudenni au nord recèle également un potentiel pétrolier et gazier à explorer.

Tout comme notre pays possède un réseau hydrographique unique en Afrique de l’Ouest subsaharienne grâce au bassin du fleuve Niger (4 180 km dont plus de 1 700 km traversent le Mali) et au fleuve Sénégal. Et c’est de bonne guerre que les autorités de la transition aient engagé des réformes audacieuses (le nouveau Code minier en l’occurrence) pour faire de ces richesses le socle de notre souveraineté, le tremplin de l’émergence socioéconomique du Mali Kura !

Moussa Bolly


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