COMPLÉMENTARITÉ CIVILO-MILITAIRE AU MALI: Au-delà du corporatisme, bâtir l’édifice public de la refondation 

La désignation du Colonel-major NouhoumN’Diaye pour superviser les tests et concours de recrutement dans l’enseignement supérieur suscite une controverse entre le ministère de tutelle et le CEN-SNESUP. Au-delà de cette polémique, le débat pose la question de la conciliation entre gouvernance publique, compétences civilo-militaires et franchises universitaires.

La décision n°2026-001444/MESRS-SG, portant désignation du Haut Fonctionnaire de Défense auprès du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique comme représentant du ministre pour superviser les tests et concours de recrutement, relance le débat sur la place des militaires dans l’administration civile au Mali.

Dénoncée par le Syndicat national de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique (CEN-SNESUP) comme une atteinte aux franchises universitaires, cette mesure est présentée comme un moyen de renforcer la rigueur administrative, la transparence et la crédibilité des concours publics.

Pour le CEN-SNESUP, les concours de recrutement des enseignants-chercheurs relèvent de compétences scientifiques et pédagogiques. Leur évaluation doit être confiée à des commissions spécialisées composées d’universitaires qualifiés, conformément aux textes en vigueur et au principe de l’évaluation par les pairs.

Le syndicat estime que la mission confiée au Haut Fonctionnaire de Défense dépasse ses attributions habituelles et pourrait constituer une ingérence dans la gestion académique. Il rappelle que sa mission ne se limite pas à la défense des intérêts matériels et moraux des enseignants-chercheurs, mais englobe également la protection des libertés académiques, de l’éthique scientifique et de l’autonomie universitaire.

Du côté du ministère, la désignation d’un représentant peut être comprise comme une mesure visant à renforcer le suivi administratif et la transparence des concours. En sa qualité de premier responsable du département, le ministre, le Pr Bouréma Kansaye, dispose de prérogatives d’organisation et de coordination de ses services.

Toutefois, la question essentielle consiste à déterminer si cette supervision respecte les textes particuliers qui régissent les recrutements universitaires. La légitimité administrative d’une désignation ne suffit pas, à elle seule, à établir la légalité de toutes les attributions confiées au responsable désigné.

Des compétences militaires au service du développement

La polémique ne porte pas sur l’existence du poste de Haut Fonctionnaire de Défense, mais sur l’extension de ses missions à la supervision des concours de recrutement.

Cette fonction participe notamment à la coordination avec les autorités de défense, à la préparation des mesures de sécurité et à la protection des personnes, des installations et du patrimoine ministériel. Ces responsabilités présentent un intérêt réel dans un contexte national marqué par des défis sécuritaires importants.

Au-delà de cette controverse, la complémentarité civilo-militaire mérite une réflexion plus large. L’institution militaire ne se limite pas au métier des armes. Elle mobilise également des compétences en ingénierie, en logistique, en administration, en planification et en recherche opérationnelle.

Plusieurs disciplines enseignées dans les universités civiles entretiennent des liens historiques avec les besoins militaires. La recherche opérationnelle s’est notamment développée pour répondre à des problèmes d’optimisation logistique et d’aide à la décision, tandis que le génie militaire a contribué à l’évolution des techniques de construction et d’aménagement.

La mobilisation des cadres militaires disposant de qualifications scientifiques et techniques peut ainsi contribuer à la formation, à la recherche appliquée et à la transmission des connaissances, dès lors que leurs compétences correspondent aux besoins des établissements et que les règles applicables sont respectées.

Transparence et complémentarité civilo-militaire

La crédibilité des recrutements constitue un enjeu majeur pour l’avenir de l’enseignement supérieur malien. Les concours doivent garantir l’égalité des chances, l’impartialité des évaluations et la sélection des candidats sur la base de critères objectifs.

Le renforcement des mécanismes de contrôle est légitime, mais la transparence ne saurait être assimilée à une présence militaire systématique dans les procédures académiques. Elle doit reposer sur des règles claires, des responsabilités définies et des dispositifs adaptés à la nature des opérations concernées.

Dans l’espace de la Confédération des États du Sahel (AES), la complémentarité civilo-militaire peut constituer un levier de modernisation de l’État. La discipline, la planification et la gestion des crises peuvent être mises à profit dans différents secteurs de l’action publique, sans remettre en cause les compétences propres aux institutions civiles.

Cette complémentarité ne doit donc conduire ni à une substitution systématique des militaires aux personnels civils ni à une confusion des fonctions. Elle suppose une coopération fondée sur la légalité, le mérite, la responsabilité et le respect des missions de chaque institution.

Pour un compromis fondé sur le droit et le dialogue

La controverse entre le ministère et le CEN-SNESUP gagnerait à être résolue par une concertation et une clarification juridique. Il importe notamment d’examiner le fondement légal de la décision n°2026-001444/MESRS-SG au regard des textes organisant les missions du Haut Fonctionnaire de Défense et de ceux qui encadrent les recrutements dans l’enseignement supérieur.

La clarification des responsabilités respectives du ministère, des autorités universitaires et des commissions scientifiques permettrait de renforcer la transparence des concours tout en préservant l’autonomie académique.

Le ministre doit pouvoir exercer ses responsabilités administratives dans le respect des lois et règlements, tandis que les universitaires doivent pouvoir défendre les franchises universitaires et l’indépendance de l’évaluation scientifique.

Au-delà des divergences corporatistes, la refondation nationale appelle à une union des compétences plutôt qu’à une confusion des fonctions. Le Mali a besoin de toutes ses intelligences, civiles comme militaires, pour relever les défis de son développement. C’est dans le respect du droit, du mérite et des responsabilités de chacun que la complémentarité civilo-militaire pourra contribuer à bâtir un édifice public plus transparent, plus efficace et plus juste, au service de l’intérêt général.

Par Dr Moussa Bathily, Chercheur et analyste des politiques publiques au Sahel


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