26 mars 1991-26 mars 2026 ! Nous célébrons cette année le 35ᵉ anniversaire de la « Révolution de Mars », donc de l’avènement de la démocratie au Mali suite à une insurrection populaire violemment réprimée dans le sang. Une célébration qui a eu lieu au moment où les partis politiques, la charpente de toute démocratie, n’ont plus d’existence légale dans notre pays. Depuis le début de la rectification de la transition amorcée en mai 2021, des libertés sont « verrouillées » pour refonder l’État et remettre la démocratie dans le bon sens. Combien de temps cela va-t-il durer ? En tout cas, la transition a été prolongée de facto en juillet 2025 jusqu’en 2030.

Le 30 avril 2025, le Conseil des ministres a décidé d’interdire les partis politiques. Auparavant, une concertation nationale de deux jours (boycottée par la plupart des formations politiques du pays) avait proposé de nommer le Général Assimi Goïta « président de la République pour un mandat de cinq ans à partir de 2025, renouvelable ». Elle avait aussi recommandé de « dissoudre tous les partis politiques » et d’en « durcir les conditions de création ». La suspension de « toutes les questions électorales » jusqu’à la « pacification » du pays a été aussi requise. En juillet dernier, le président de la transition a naturellement promulgué une loi votée par le Conseil national de transition (CNT) et qui lui accorde un mandat présidentiel supplémentaire de cinq ans, prolongeant de facto sa gouvernance jusqu’en 2030.
Pour des acteurs de la classe politique, des Partenaires techniques et financiers (PTF) et des observateurs, ces décisions constituent une entorse à la démocratie qui se voit affaiblie dans les principes fondamentaux du pouvoir (élections, libertés, transparence…). Mais, pour les autorités de la transition, il s’agit sans doute d’un coup de semonce visant à remettre la démocratie malienne sur les rails.
C’est dans ce contexte de retour à la case départ que le 35ᵉ anniversaire de l’avènement de la démocratie a été célébré le 26 mars 2026. Retour à la case départ ! Une ironie du sort ! À qui la faute ? Nous pensons que chacun de nous doit se poser des questions sur sa responsabilité dans cette situation. À commencer bien sûr par les acteurs politiques qui ont fait de la conquête du pouvoir une fixation. Ils se sont alliés ou combattus pour les délices du pouvoir en fermant les yeux sur les tares qui ont progressivement plombé notre démocratie en la vidant de toutes ses vertus. Finalement, ce système est devenu synonyme de mirage, de désillusion, de déception entraînant un dépit presque général de la chose politique. Un dépit accentué par l’accentuation des maux comme la corruption et la délinquance financière, une concentration excessive des pouvoirs…
Et pourtant, des experts comme Cheick Sidi Diarra (ancien Secrétaire général adjoint des Nations unies) n’ont pas cessé d’attirer l’attention des forces vives de la nation (leaders politiques, société civile, médias…) sur ces tares qui ont progressivement poussé notre pays dans l’impasse actuelle. Dans plusieurs interventions et interviews, C.S. Diarra, a attiré l’attention sur trois maux (les plus importants à ses yeux) que sont les tares économique, institutionnelle et celle du système électoral.
Une démocratie engluée dans le mimétisme institutionnel
« La Constitution de février 1992 nous a donné des institutions essentiellement calquées sur la Constitution française de 1958. Hormis le Conseil d’État et la Cour des comptes qui existent dans notre constitution au sein de la cour suprême sous une autre appellation, les principales institutions sont articulées de la même manière », avait déploré ce diplomate chevronné dans une chronique publiée en mai 2021 (CE QUE JE PENSE : Les trois (3) tares structurelles de la Démocratie malienne). Et de poursuivre en rappelant que « l’inspirateur de la Constitution de 1958, le Général Charles de Gaulle, a lui-même reconnu que la finalité recherchée était d’affaiblir les partis politiques en mettant en place un exécutif fort pour mettre fin à l’instabilité gouvernementale sous les 3ᵉ et 4ᵉ Républiques. L’Exécutif fort signifiait pour lui un président de la République au-dessus de la mêlée, qui ne répond devant personne en dehors du suffrage des électeurs ».
Chef de l’exécutif, commandant suprême des forces armées et de sécurité, premier magistrat de la République disposant du droit de grâce… le président de la République a pourtant peu de comptes à rendre. « Dans le contexte culturel qui est le nôtre dans lequel nous avons développé le culte du chef, de tels pouvoirs seront exercés de manière débridée et avec excès. Le déséquilibre entre les pouvoirs des différentes institutions est tellement poussé que les autres institutions finissent sous l’autorité du président de la République. Les autres institutions perdent en partie ou totalement leur raison d’être », avait souligné le titulaire d’une maîtrise en droit public international et en relations internationales de l’Université Cheick Anta Diop de Dakar (UCAD/Sénégal). Une tare que la nouvelle constitution (en vigueur depuis le 22 juillet 2023) n’a pas fondamentalement corrigé.
« La démocratie malienne a institué le système majoritaire à deux tours qui veut que la liste qui l’emporte rafle tout, ne donnant aucune opportunité de représentation aux formations moins performantes au sein des représentations nationales ou locales », a indiqué cet intellectuel engagé en évoquant la tare liée au système électoral. « Ce système ne reflète pas la diversité des sensibilités politiques au sein des instances élues. Ce système, que d’aucuns qualifieraient d’injuste, se trouve consolidé par une émulation financière en faveur du gagnant et au détriment du perdant, rendant plus forts ceux qui sont déjà bien implantés et ne donnant aucune chance aux partis les moins performants, aux petits partis ni aux formations nouvelles », a-t-il poursuivi. Et pour Cheick Sidi Diarra, « la caution financière de 25 000 000 F CFA exigée des candidats à l’élection présidentielle vise également à écarter les jeunes candidats et ceux ne disposant pas de moyens, mais qui peuvent être porteurs d’idées novatrices. Sinon, les conditions de parrainage doivent suffire à départager les candidats ».
Des tares ignorées par les rédacteurs de la Constitution de juillet 2023
Malheureusement, on ne peut pas dire que les rédacteurs de la Constitution de juillet 2023 aient tenu compte de la nécessité de corriger ses tares congénitales puisque, selon de nombreuses analyses des experts, la nouvelle loi fondamentale renforce l’exécutif en concentrant l’essentiel des pouvoirs entre les mains du président de la République. Et pourtant l’ancien Secrétaire général adjoint des Nations unies ne cache pas sa conviction que « vouloir trouver des solutions à la démocratie malienne sans déraciner ces tares reviendrait à mettre un pansement sur une fracture béante ». En véritable intellectuel engagé et responsable, il a fréquemment proposé des solutions pour lever ses obstacles.
« La solution à la première tare (économique) requiert des réformes structurelles de l’économie vers la modernisation, la diversification, la transformation locale et l’inclusion économique », préconise-t-il. « La solution à la deuxième tare (institutionnelle) passe par une réforme en profondeur des institutions en créant plus d’équilibre entre elles, en supprimant celles qui ne sont plus pertinentes et en créant de nouvelles en fonction des besoins », poursuit-il. À ce sujet, la nouvelle Constitution semble être passée à côté de l’essentiel. « La solution à la 3ᵉ tare (système électoral) passe par la réforme du système électoral favorisant l’éclosion de la diversité politique et d’une nouvelle génération de la classe politique. À défaut de cela, il n’y a aucune chance que la classe politique se renouvelle et qu’elle nous apporte l’innovation et la fraîcheur dont nous avons tant besoin », conclut-il. Il faut espérer que la « contribution au débat » de Cheick Sidi Diarra soit prise en compte dans l’élaboration de la nouvelle Charte des partis politiques.
Il est en tout cas évident pour de nombreux Maliens que couper « les tares à la racine » est une condition sine qua non pour sauver la démocratie malienne. La refondation en cours va-t-elle réellement dans ce sens ? Combien de temps cela va-t-il nécessité ? Visiblement, cela prendra tout le temps qu’il faut vu que la transition a été prolongée de facto en juillet 2025 jusqu’en 2030. Tanpis pour ceux qui piaffent d’impatience pour en découdre dans les arènes politiques en vue du retour à la « Normale » !
Hamady Tamba
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