À première vue, ce ne sont que des ballons qui traînent au petit matin, abandonnés devant certaines boîtes de nuit de Bamako. Rien d’alarmant pour un regard pressé. Pourtant, derrière ces résidus anodins se cache une pratique qui gagne du terrain, discrètement mais sûrement : l’inhalation de protoxyde d’azote, ce gaz autrefois réservé aux blocs opératoires et aux cuisines professionnelles.
Le phénomène n’est plus marginal. À Badalabougou, à Yirimadio Zerni, dans certains maquis bien connus des noctambules, le “ballon” circule désormais presque à découvert. Des cartouches métalliques, détournées de leur usage initial, alimentent une consommation rapide, furtive, souvent banalisée.
Le vendredi 27 mars 2026, les agents de Office Central des Stupéfiants ont frappé un grand coup. Deux sites ont été démantelés, révélant l’existence de véritables circuits d’approvisionnement. Pas une simple dérive isolée, mais un petit marché en train de se structurer.
Un enquêteur confie, sous couvert d’anonymat : « On ne parle plus de quelques jeunes curieux. Il y a des stocks, des points de distribution, des clients réguliers. »
Dans les soirées, le geste est devenu presque banal. On gonfle un ballon, on inhale, on rit. L’effet monte en quelques secondes : une sensation de flottement, des éclats de rire incontrôlés, puis tout retombe. Dix minutes, parfois moins.
C’est justement cette brièveté qui piège. Beaucoup pensent contrôler. Recommencent. Multiplient les prises sans mesurer l’accumulation des effets.
Sur les réseaux sociaux, certaines vidéos tournent, montrant des jeunes hilares, comme pour banaliser la pratique. Le message implicite est dangereux : rapide, amusant, sans conséquence. La réalité, elle, est tout autre.
Les médecins commencent à voir arriver des cas inquiétants. Troubles de l’équilibre, fourmillements persistants, pertes de mémoire. Derrière ces symptômes, une cause fréquente : une carence sévère en vitamine B12, directement liée à l’usage répété du gaz.
Dans certains cas, les atteintes neurologiques deviennent irréversibles.
Un praticien d’un centre de santé de la rive droite décrit : « On a reçu un jeune qui ne tenait plus debout. Au début, il parlait de fatigue. En creusant, on a découvert une consommation régulière de ballon. »
Le risque ne s’arrête pas là. L’inhalation peut provoquer une chute brutale d’oxygène, surtout lorsqu’elle est répétée en peu de temps. L’asphyxie n’est pas théorique. Elle est documentée.
Face à cette montée progressive, Office Central des Stupéfiants a décidé de hausser le ton. Son directeur, le Colonel-Major Fousseyni Keïta, parle sans détour d’un danger réel pour la jeunesse.
Son message est clair : ce produit, légal dans certains cadres, devient problématique dès qu’il est détourné. Et c’est précisément ce détournement qui explose aujourd’hui.
Les opérations de saisie se multiplient. Mais sur le terrain, la tâche reste complexe. Le produit circule facilement, souvent dissimulé parmi des usages légitimes.
Dans les quartiers, les parents commencent à entendre parler du phénomène, parfois trop tard. Le problème, c’est qu’il ne laisse pas toujours de traces visibles au début. Pas d’odeur persistante, pas de signes évidents.
Les éducateurs, eux, tirent la sonnette d’alarme. Certains établissements évoquent déjà des discussions internes pour sensibiliser les élèves.
Du côté des vendeurs, la question devient délicate. Où s’arrête l’usage légal ? Où commence la complicité ?
Les autorités appellent à une vigilance collective : signaler, discuter, encadrer. Pas seulement réprimer.
Une dérive qui pourrait ouvrir la voie à d’autres
Le risque, à terme, dépasse le seul protoxyde d’azote. Ce type de consommation, facile d’accès, peu coûteuse et socialement tolérée dans certains cercles, peut servir de porte d’entrée vers d’autres substances.
Pour l’instant, le phénomène reste contenu. Mais les signaux sont là : multiplication des saisies, banalisation dans certains milieux, premiers cas médicaux préoccupants.
Et dans les rues de Bamako, ces ballons vides qui s’accumulent racontent déjà une histoire. Celle d’une dérive encore discrète, mais qui, si elle n’est pas prise au sérieux, pourrait rapidement échapper à tout contrôle.
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