L’ŒIL DE LE MATIN : Le Mali Kura vidé de sa sève vitale avant même son avènement

« La démocratie est un système qui exige des ressources humaines en quantité et en qualité parce que l’alternance qui en est le moteur exige à son tour le renouvellement sans cesse des hommes pour maintenir le mécanisme », a fort judicieusement rappelé un intellectuel du pays, Boubacar N’Diaye, dans une récente publication sur les réseaux sociaux. Celle-ci suscite des interrogations par rapport à l’avenir de notre pays qui commence à se vider de ses compétences, de ses bras valides… partis chercher des cieux plus cléments.

Ainsi, « FUITE DES CERVEAUX, EXODE DES INTELLIGENCES : L’enseignement supérieur malien à la croisée des périls », titraient à la UNE nos confrères de « Focus » dans la parution du 30 mars 2026. « Alors que le pays accuse un déficit de près de quatre mille (3911) enseignants dans l’enseignement supérieur (selon la Direction générale de l’enseignement supérieur et de la recherche/DGERS), le ratio atteint 74 étudiants pour un enseignant, bien au-delà de la norme de l’Unesco fixée à 25. Dans ce contexte déjà préoccupant, les enseignants chercheurs maliens poursuivent leur migration vers d’autres horizons », ont-ils alerté.

Un exode qui suscite une vive inquiétude au sein de l’opinion publique, d’autant plus qu’il survient au moment même où l’État malien s’est engagé dans la construction de plusieurs universités régionales, notamment à Tombouctou, Bandiagara, Gao, Kayes, Sikasso et Ségou. Selon plusieurs universitaires, cette hémorragie intellectuelle s’explique principalement par la dégradation des conditions de vie et de travail. « La première cause demeure salariale : nos rémunérations sont loin d’être attractives», a confié Dr Oumar Coulibaly (secrétaire général du comité exécutif national du Syndicat national de l’enseignement supérieur/SNESUP) à nos confrères du Focus. « Au-delà de la question salariale, les enseignants-chercheurs font face à un environnement professionnel déficient : insuffisance d’infrastructures, manque de salles de cours, d’amphithéâtres et de bibliothèques universitaires…», a-t-il ajouté.

L’autre inquiétude, c’est la « fuite » de la jeunesse vers d’autres horizons pour étudier et/ou travailler afin de réaliser ses ambitions et de contribuer au bien-être des siens. En dehors du circuit officiel, ils sont nombreux les bacheliers qui sont nombreux à s’exiler vers des pays comme la France, l’Allemagne, le Canada où ils peuvent aisément faire de meilleures études tout en travaillant pour aider leurs familles au pays.

C’est ainsi que, selon l’ambassade de France au Mali, le début de campagne « Études en France 2025/2026 » affichait déjà en mars des résultats exceptionnels, avec +26 % de dossiers reçus. Elle a précisé que, en 2025, l’antenne « Campus France Mali » a enregistré (du 1ᵉʳ octobre 2024 au 31 septembre 2025) + 106 % de dossiers déposés par rapport à la même période en 2023/2024. Ça, c’est seulement au niveau de la France. Et une grande majorité de ces étudiants ne reviendra pas travailler au pays.

De nombreux professionnels de santé et de l’éducation quittent aussi le pays, affectant la qualité des soins et de l’enseignement. Des abandons de postes d’enseignants-chercheurs sont aussi fréquemment notés, compromettant la qualité de l’éducation qui est pourtant la clé de voûte de tout développement. Tout comme il est indéniable que la perte de compétences limite la capacité du pays à innover et à se développer. Nous sommes tous par exemple conscient que le départ des cadres et intellectuels, notamment dans l’enseignement supérieur et la recherche, affaiblit le système éducatif.

Le Mali investit des millions dans la formation de cadres qui finissent par exercer à l’étranger. La fuite des cerveaux au Mali prive le pays de ses talents les plus qualifiés (médecins, enseignants-chercheurs), freinant le développement, l’innovation et l’enseignement supérieur. Causé par le manque de perspectives, de meilleures opportunités à l’étranger et des conditions de travail précaires, ce phénomène accentue la pénurie de personnel qualifié au service de la patrie.

Des immeubles modernes poussent quotidiennement dans des quartiers comme Lafiabougou, Hamdallaye, Djicoroni Para… qui se sont vidés de leur jeunesse active au profit de la France, du Canada, des États-Unis… Certes, en dehors de la construction d’immeubles, certains investissent en aidant des proches parents à réaliser des projets. Mais ce n’est pas beaucoup par rapport à ce que leur compétence et leur talent peuvent réellement apporter comme contribution au développement du pays. Sans compter que l’hémorragie est loin d’être maîtrisée.

« Je ne connais pas aujourd’hui de jeune qui va rester ici si l’opportunité de partir ailleurs s’offre à lui parce qu’il n’a aucune perspective de réaliser son projet. Même ceux qui ont un boulot (dans le public comme dans le privé) rêvent de partir ailleurs pour pleinement profiter de leur compétence. Les crises sécuritaire et énergétique n’ont fait qu’accélérer cet exode », analyse un sociologue interrogé sur la question.

« Alors que les professionnels recherchent de meilleures conditions de vie et de travail, le clientélisme et le népotisme découragent les talents, précipitant leur départ du pays. Et face au manque de débouchés et d’opportunités de carrière, les jeunes diplômés ont du mal à trouver un emploi correspondant à leur qualification », ajoute-t-il.

Cette situation risque de peser lourd sur la refondation en cours pour bâtir le Mali Kura. En dehors d’une gouvernance vertueuse, il faut des ressources qualifiées et intègres pour relever notre patrie. « Il faut à l’Afrique un écosystème de formation continue de capital pour se passer d’aide. Il faut aussi un triple réarmement qui doit se faire à travers le développement du génie créateur africain avec des apports pédagogiques, scientifiques et technologiques de l’ère du numérique et d’Intelligence artificielle (IA) », préconise le doyen Diatrou Diakité (consultant indépendant) dans une tribune intitulée « Renaissance et mutation de l’Afrique au 21ᵉ siècle ». Même si les transferts de fonds de nos migrants constituent une source de revenus pour les ménages et peuvent contribuer à booster les investissements, des experts sont intimement convaincus que « la perte en capital humain reste très préjudiciable au développement durable du Mali ». Il est donc urgent de mener la réflexion pour endiguer cette hémorragie qui risque de priver le Mali Kura d’une sève vitale !

Moussa Bolly


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