Responsable ! Responsabilité ! Responsabiliser ! Ces termes saturent notre lexique quotidien, répétés jusqu’à l’incantation, mais ils nous interpellent de manière fulgurante au cœur de notre crise de civilisation. Aujourd’hui, l’aspiration la plus ardemment partagée, la grande œuvre collective de notre peuple, est incontestablement l’avènement du Mali Kura. Or, la refondation d’une nation ne saurait se réduire à une simple réingénierie institutionnelle ; elle exige, de façon dialectique, l’émergence d’une citoyenneté nouvelle. Un pays réinventé présuppose des citoyens résolus à assumer la plénitude de leurs devoirs pour mieux légitimer la jouissance de leurs droits.
C’est ici qu’intervient la figure centrale du « Maliden Kura », le « Nouveau Malien ». Rupture radicale avec l’homo politicus ancien, ce citoyen de l’ère nouvelle ne peut plus être ce spectateur passif qui, par cécité ou lâcheté, a laissé les forces du chaos précipiter la patrie vers l’abîme. Le Maliden Kura se doit d’être l’indéfectible gardien de la notion de responsabilité, entendue au sens philosophique et juridique : l’obligation morale et légale de répondre de ses actes, d’en assumer les conséquences historiques et de réparer les préjudices causés à autrui ou à la collectivité. Pour prétendre infléchir le cours de l’histoire et devenir un authentique acteur du changement, dont le processus a amorcé une trajectoire décisive le 21 mai 2021 sur les rails de la « Rectification de la transition », il faut impérativement cultiver cette éthique de la responsabilité.
L’adage populaire nous rappelle qu’un « bon exemple vaut mieux qu’un bon conseil ». Cet aphorisme nous ramène invariablement à l’exigence d’exemplarité. Être une référence, c’est refuser de se défausser sur les structures ou sur autrui ; c’est assumer souverainement ses choix, honorer ses engagements et substituer la recherche de solutions objectives à la complainte stérile des circonstances. C’est un ascétisme quotidien, le marqueur indiscutable de la maturité démocratique. Certes, la sociologie des organisations nous enseigne qu’un bon responsable doit être un manager accompli, un leader doté de solides compétences relationnelles et organisationnelles : écoute active, empathie, communication clarificatrice de sens, courage décisionnel et art subtil de la délégation.
Mais les théoriciens les plus lucides des systèmes politiques et du management moderne s’accordent sur un point : la vertu cardinale du dirigeant n’est ni l’intelligence abstraite ni le magnétisme du charisme. C’est l’exigence. Et, au premier chef, l’exigence envers soi-même. C’est précisément cette rigueur intime qui fait cruellement défaut dans la pratique sociale contemporaine au Mali. Par une asymétrie morale perverse, nous nous montrons impitoyablement exigeants à l’égard de l’altérité (qu’il s’agisse de nos familles, de nos employés, de nos collaborateurs ou de nos partenaires), dans l’unique but d’en capter les dividendes égoïstes.
La double fracture de la responsabilité opérationnelle
À l’inverse, notre auto-exigence demeure indigente. Nous souffrons d’une amnésie chronique concernant nos devoirs envers la collectivité, l’appareil d’État et l’entreprise. Respecter ses engagements contractuels ou moraux semble être devenu le cadet de nos soucis. Pire encore, en cas d’échec systémique, la faute est systématiquement projetée sur l’autre, nos propres manquements étant frappés d’amnistie personnelle. Nous observons une frénésie pathologique à briguer les charges et les honneurs publics ; pourtant, dès qu’exige l’exercice de la reddition de comptes (accountability), les pas se font lourds, les stratégies d’évitement se déploient, quand on ne cherche pas tout simplement à corrompre les mécanismes de contrôle-suivi pour s’assurer une impunité feutrée.
Cette crise morale se décline avec une acuité particulière dans le monde du travail. Tout salarié est investi d’une « responsabilité opérationnelle » qui requiert diligence, ponctualité, respect d’autrui et rigueur productive. Force est de constater le gouffre qui sépare ce principe de la réalité de notre fonction publique. Si le secteur privé maintient encore un semblant de discipline sous le couperet de la rentabilité et de la sanction immédiate, l’administration publique offre trop souvent le spectacle désolant d’un délitement déontologique.
Dans les couloirs de la bureaucratie, l’absentéisme est toléré, les dossiers des usagers s’enlisent dans l’indifférence. Dans ce système perverti, la diligence est devenue une marchandise spéculative : elle a un coût informel, et seuls les plus offrants se voient servir à temps. Cette corruption du quotidien rompt l’équilibre fondamental entre les devoirs individuels, le bien-être collectif et les impératifs éthiques qui doivent régir tout corps social.
Face à cette faillite morale, les forces vives de la nation ne cessent de réclamer une rupture épistémologique, un indispensable changement de paradigme en matière de gouvernance. L’opinion publique exige l’émergence de gouvernants vertueux, capables de sanctuariser l’intérêt général au-dessus des appétits oligarchiques ou personnels. Mais ce basculement systémique ne se décrète pas : il en appelle, là encore, à la conscience de la responsabilité.
Pour que le Mali Kura s’arrache au domaine du mythe et s’incarne dans le réel, chaque citoyenne et chaque citoyen doit se concevoir comme le comptable personnel de son avènement. C’est par l’activation de cette responsabilité universelle que le Mali s’extirpera de l’impasse historique actuelle. Prenons conscience, enfin, que nous ne sommes pas seulement comptables de la réalisation de nos ambitions atomisées et individuelles, mais que nous portons sur nos épaules le destin de nos rêves collectifs.
Moussa Bolly
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