La guerre russo-ukrainienne a agi comme un test de résistance grandeur nature pour les marchés financiers africains, révélant leur exposition accrue aux chocs mondiaux et une sous-estimation persistante des risques extrêmes.
À partir de résultats empiriques couvrant l’essentiel de la capitalisation boursière du continent, cet article appelle les décideurs à refonder les cadres de surveillance et de gestion des risques financiers pour renforcer durablement la stabilité financière.
Mes travaux portent principalement sur le risque souverain, les marchés financiers africains, l’actuariat et le financement du développement. Dans une récente étude, j’ai analysé l’impact de lacrise russo-ukrainiennesur les marchés financiers africains.
Quand l’Afrique découvre qu’elle n’est plus périphérique
La guerre russo-ukrainienne a mis en lumière un paradoxe souvent sous-estimé : bien que les marchés financiers africains demeurent faiblement intégrés, au sens strict, aux grandes places financières internationales, ils ne sont plus protégés des chocs mondiaux.
En 2022, la flambée des prix de l’énergie et des céréales, la volatilité extrême des taux de change et la montée généralisée de l’aversion au risque des investisseurs internationaux, matérialisée par une hausse des primes de risque et des sorties de capitaux des marchés émergents et en développement, ont provoqué en quelques semaines des secousses significatives sur les places financières africaines.
Cette réaction rapide ne relève pas d’une simple nervosité conjoncturelle. Elle met en évidence des vulnérabilités structurelles profondes, liées à la dépendance persistante aux matières premières, à l’exposition indirecte aux flux financiers mondiaux et à l’étroitesse de la base des investisseurs domestiques.
En s’appuyant sur un cadre analytique rigoureux, notre étude montre que la crise a marqué un basculement durable du régime de risque. L’étude couvre sept marchés africains représentant près de 87 % de la capitalisation boursière du continent (Union économique et monétaire ouest-africaine, Nigéria, Afrique du Sud, Kenya, Botswana, Égypte, Maroc) et deux marchés internationaux (Union Européenne, États-Unis).
La volatilité extrême n’est plus un événement rare : elle devient un paramètre structurant du fonctionnement des marchés africains. L’enjeu dépasse donc largement l’épisode géopolitique lui-même et pose la question fondamentale de la refondation de la gestion des risques financiers en Afrique.
Un choc de volatilité qui a dévoilé les zones de fragilité
Au cours de la période 2022-2023 du conflit russo-ukrainien, les marchés financiers africains ont connu des mouvements de prix nettement plus aigus et désordonnés qu’en période normale, révélant une hausse brutale du risque de pertes extrêmes. Les outils classiques de gestion du risque, fondés sur l’hypothèse de fluctuations relativement régulières des marchés, se sont révélés incapables d’anticiper l’ampleur réelle des pertes possibles lors d’un choc mondial.
En tenant explicitement compte des épisodes extrêmes et des interactions entre les marchés africains et internationaux, nos estimationsmontrent que les scénarios de pertes les plus sévères ont été largement sous-évalués au plus fort de la crise. Cette sous-estimation apparaît clairement dans les pires configurations de marché.
À titre illustratif, le risque de pertes extrêmes a été multiplié par plus de six au Nigéria, tandis qu’il a été multiplié par plus de treize au Maroc. Ces constats indiquent que la crise n’a pas seulement amplifié la volatilité existante, mais qu’elle a profondément transformé la nature même du risque auquel sont exposés les marchés africains.
À l’inverse, certains marchés moins intégrés aux flux financiers internationaux, comme la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM) de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) – institution sous régionale qui regroupe huit États : Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo –, ont enregistré des hausses de risque plus contenues. Cela suggère une résilience relative liée à leur structure de financement et à une moindre exposition aux capitaux volatils.
La crise a ainsi joué le rôle d’un test grandeur nature, mettant en lumière des fragilités systémiques longtemps masquées et soulignant l’urgence d’intégrer durablement l’analyse des risques extrêmes au cœur de la surveillance et de la gouvernance des marchés financiers africains.
Les canaux de transmission
La propagation de la crise russo-ukrainienne aux marchés africains s’est opérée par l’interaction de trois canaux majeurs.
Le premier est celui de la dépendance aux matières premières. Les variations brutales des cours mondiaux ont affecté les équilibres macroéconomiques, les marges des entreprises cotées et les anticipations des investisseurs, générant une instabilité financière rapide.
Le deuxième canal est celui des taux de change. Les dépréciations observées dans plusieurs pays ont amplifié le risque sur les actifs financiers, renchéri le coût des importations et accéléré les sorties de capitaux, transformant un choc géopolitique externe en choc financier interne.
Le troisième canal est structurel : la faiblesse de la base d’investisseurs locaux, la liquidité limitée et l’absence d’acteurs financiers stabilisateurs puissants rendent les marchés africains particulièrement sensibles aux arbitrages des investisseurs internationaux.
Cette combinaison crée un mécanisme d’amplification où les chocs externes se traduisent localement par des mouvements de prix disproportionnés, même lorsque les fondamentaux économiques ne se sont pas immédiatement détériorés.
Transformer la fragilité en intelligence du risque
La crise russo-ukrainienne livre plusieurs enseignements essentiels pour les décideurs et les acteurs des marchés financiers.
D’abord, la gestion du risque doit évoluer pour intégrer pleinement les scénarios de crise majeure. L’analyse des événements rares, la mesure de l’impact simultané de plusieurs chocs et les simulations de crises financières doivent devenir des outils standards de surveillance pour les autorités économiques.
Ensuite, la taille d’un marché ne garantit pas sa résilience : certains marchés les plus importants du continent (Nigéria, Maroc, Égypte, etc.) ont été parmi les plus exposés, tandis que des marchés de taille intermédiaire, mais structurellement moins dépendants des flux volatils, ont mieux résisté (BRVM de l’UEMOA et Bourse du Botswana).
La crise révèle également le degré élevé d’intégration financière de l’Afrique, confirmant que la notion de périphérie n’a plus de sens dans un système financier globalisé.
Enfin, elle rappelle que la fragilité financière est indissociable de la fragilité économique : des économies faiblement diversifiées exposent mécaniquement leurs marchés financiers à des chocs répétés et intenses. Dans ce contexte, les politiques économiques et financières doivent être pensées de manière conjointe.
Un agenda de transformation pour construire des marchés résilients
Construire des marchés capables d’absorber les chocs extrêmes suppose un agenda de transformation pragmatique mais ambitieux. La diversification des instruments financiers est une priorité, notamment à travers le développement de marchés dérivés réglementés permettant de couvrir les risques liés aux matières premières, aux taux de change et aux taux d’intérêt.
Le renforcement de la base domestique d’investisseurs constitue le deuxième pilier : fonds de pension, assurances, fonds souverains et épargne collective peuvent jouer un rôle stabilisateur décisif en période de crise, à condition de l’existence d’un cadre réglementaire et fiscal adapté.
L’intégration financière régionale représente un troisième levier stratégique, en favorisant la mutualisation de la liquidité, l’harmonisation des règles et le renforcement des infrastructures de marché.
Enfin, aucune réforme financière ne sera pleinement efficace sans transformation économique. La diversification productive vers des secteurs à plus forte valeur ajoutée est une condition essentielle de la résilience financière à long terme.
Faire des marchés africains des amortisseurs de crises
La crise russo-ukrainienne a démontré que les marchés financiers africains ne peuvent plus compter sur la distance géographique pour se protéger des chocs mondiaux. Elle a mis en évidence des vulnérabilités réelles, mais aussi un potentiel de transformation considérable.
En refondant la gestion du risque autour des événements extrêmes, en élargissant la base d’investisseurs locaux, en accélérant l’intégration régionale et en soutenant la diversification économique, l’Afrique peut transformer ses marchés financiers en véritables amortisseurs de crises.
La prochaine crise mondiale est inévitable. La question décisive est de savoir si les choix stratégiques posés aujourd’hui permettront au continent de la traverser avec stabilité, confiance et crédibilité.
Florent Kanga Gbongue, Enseignant-Chercheur, Université Félix Houphouët-Boigny. Cocody, Côte-d’Ivoire
Source : The Conversation Africa
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