Internet au Mali : la captation institutionnelle du secteur numérique

L’accès à une connexion internet stable, rapide et abordable n’est plus un luxe consommatoire, mais un droit citoyen et une condition de souveraineté économique. Au Mali, le mouvement « Internet Juste » met en lumière une réalité poignante : le retard numérique national n’est pas une fatalité technique, mais le produit d’un verrouillage institutionnel orchestré par les structures censées protéger l’intérêt public.

L’AMRTP : une régulation capturée par le pantouflage

La régulation des télécommunications vise théoriquement à corriger les défaillances du marché : arbitrer la concurrence, garantir la qualité des services et protéger le consommateur face aux appétits rentiers des oligopoles.

Pour préserver son indépendance, le mandat des régulateurs est légalement limité à 7 ans non renouvelables. Pourtant, l’Autorité de Régulation des Marchés Publics et des Télécommunications (AMRTP) souffre d’un vice de construction systémique : le pantouflage.

• La dérive des conflits d’intérêts : Une part significative des cadres de l’AMRTP est issue des opérateurs historiques (Sotelma-Malitel et Orange Mali). Cette perméabilité entre régulateur et régulés crée une fraternité d’intérêts où la sévérité de l’État s’émousse au profit du statu quo commercial.

• L’exemple comparatif : En France, l’ARCEP attribue des fréquences et licences régionales à des opérateurs alternatifs dès lors que les géants du secteur refusent de desservir certaines zones. Au Mali, l’AMRTSP maintient une chasse gardée, fermant la porte à l’émergence d’acteurs de proximité capables de casser les prix.

L’AGEFAU : le mirage du service universel

L’Agence de Gestion du Fonds d’Accès Universel (AGEFAU) dispose de budgets colossaux, alimentés par les redevances prélevées sur le secteur. Sa mission est claire : subsidier les opérateurs alternatifs pour déployer des infrastructures dans les zones rurales ou non rentables.

Le constat est accablant : Au lieu de financer une infrastructure pérenne et d’encourager des acteurs locaux, l’AGEFAU a réduit l’accès universel à de la figuration technologique via des « conteneurs cyber » archaïques et rapidement abandonnés.

Les milliards du fonds d’accès universel servent d’endiguement cosmétique. En refusant de subventionner l’infrastructure passive des opérateurs alternatifs dans les zones reculées, l’AGEFAU entretient délibérément la fracture numérique géographique.

La SMTD SA : la fibre noire sous scellés

La Société Malienne de Transmission et de Diffusion (SMTD SA), gestionnaire du réseau national de fibre optique, incarne le troisième maillon de ce verrouillage.

• L’interdiction de la fibre noire : En refusant de louer la « fibre noire » (la capacité brute non éclairée du réseau dorsal) aux opérateurs privés alternatifs, la SMTD empêche toute offre indépendante à très haut débit.

• La protection de la rente : Cette restriction artificielle prive le marché de capacités massives qui permettraient de faire chuter le coût du gigaoctet. La SMTD préfère sous-utiliser l’infrastructure publique plutôt que d’alimenter une concurrence loyale en matière de débits.

Une complicité structurelle au détriment du citoyen

L’analyse convergente de ces trois institutions — AMRTSP, AGEFAU, SMTD SA — révèle une architecture de dépendance.

Loin d’assurer une concurrence saine, cet appareil d’État agit comme le bouclier protecteur du duopole dominant. En croisant le phénomène de consanguinité professionnelle (anciens cadres du secteur privé devenus décideurs publics) et la rétention d’infrastructures clés, les institutions nationales se rendent complices d’une surtarification chronique et d’un service défaillant. Support du mouvement Internet Juste, cet examen critique rappelle une urgence : réformer les régulateurs pour redonner la priorité aux citoyens consommateurs.

Rappel : Deux décennies d’alerte sur la marchandisation des télécoms

Dès le 24 mai 2004, dans une analyse pionnière signée par Abdoul Karim Dramé, les dérives de la dérégulation du secteur des télécommunications au Mali étaient déjà méthodiquement disséquées. Cet article — cité en référence dans l’ouvrage « Télécommunications, du service public à la marchandise » — mettait en garde contre les pièges d’une privatisation sans contre-pouvoir citoyen et le renoncement de l’État à sa mission de service public.

Plus de vingt ans plus tard, la bataille menée par le mouvement « Internet Juste » en constitue le prolongement direct : le constat d’alors s’est confirmé, transformant un secteur stratégique en une capture de rente par les oligopoles avec la complicité passive des régulateurs.

A.K Dramé


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