Afrique: Restauration des sols africains – Les idées visionnaires d’Amílcar Cabral restent d’actualité

Jusqu’à 80 % des terres cultivées d’Afrique sont aujourd’hui dégradées sous l’effet de l’agriculture intensive et du changement climatique. 

En collaboration avec l’économiste du développement Carlos Lopes et la chercheuse en politique de l’environnement Lesley Green, le chercheur en environnement Anselmo Matusse a récemment coédité un ouvrage regroupant des traductions des écrits de l’agronome et leader indépendantiste Amílcar Cabral sur l’agriculture et les moyens de subsistance ruraux

Il présente ici les idées de Cabral sur la manière de restaurer les sols du continent. Pour lui, cela suppose de dépasser la seule question agricole et de prendre en compte les liens entre l’environnement, l’histoire, la politique et la société.

Qui était Amílcar Cabral ?

Amílcar Cabral était une figure anticolonialiste, poète, panafricaniste et agronome originaire de Guinée-Bissau et du Cap-Vert.

Né en 1924, Cabral est surtout connu pour son engagement dans la lutte pour l’indépendance de la Guinée-Bissau. Il y a dirigé une lutte armée contre le gouvernement portugais, jusqu’à son assassinat en 1973.

Une facette moins connue de la carrière de Cabral est son travail d’agronome. Dans les années 1940, il a étudié l’agronomie au Portugal. Cette formation allait marquer durablement sa pensée sur l’indépendance de l’Afrique. Pour lui, l’indépendance devait passer notamment par le rétablissement d’une relation de soin entre l’humain et le sol.

Les idées de Cabral sur une relation fondée sur le soin entre les humains et les sols ont eu un large écho à travers le continent. Elles ont influencé les luttes pour l’indépendance et les mouvements panafricanistes, comme le Mouvement de la conscience noire en Afrique du Sud. 

En quoi consistent ses écrits sur l’agriculture ?

La science des sols développée par Cabral dans les années 1940 et 1950 s’appuie sur un important travail de terrain. Il a exercé comme agronome au Portugal, en Guinée-Bissau et au Cap-Vert. Il a réalisé notamment un recensement agricole en 1956 de la Guinée portugaise de l’époque (aujourd’hui la Guinée-Bissau), qui couvrait plus de 60 000 km². Les conversations, les visites et les enseignements tirés de ce recensement ont nourri ses textes. Il y dénonçait l’exploitation coloniale des sols et des populations africaines.


Amílcar Cabral. Avec l’aimable autorisation de la Fundação Amílcar Cabral (Fondation Amílcar Cabral)

Les écrits de Cabral de cette période se concentraient sur la relation entre les sols et les êtres humains au sein des systèmes agricoles coloniaux et capitalistes. Il a notamment mis en évidence les ravages causés par les méthodes agricoles coloniales.

L’agriculture coloniale visait à produire le plus possible dans un but lucratif. Elle a introduit la propriété foncière privée, chassé de nombreuses petites exploitations de leurs terres, clôturé des terres que les communautés partageaient, et laissé de nombreux sols dégradés et vulnérables à l’érosion.

Cabral soutenait que le sol ne devait pas être étudié uniquement sous l’angle de ses caractéristiques physiques, telles que sa composition, le climat, la végétation et le paysage. Il estimait que qu’il fallait aussi tenir compte de son histoire. Il s’agit notamment de la manière dont les populations avaient utilisé la terre et la façon dont le colonialisme l’avait transformée. Cabral affirmait que la fertilité ou non du sol résulte des interactions et des relations entre les humains et le sol, y compris celles liées à l’exploitation coloniale et capitaliste.

En quoi les idées de Cabral sur le sol et l’agriculture sont-elles pertinentes aujourd’hui ?

Revenir aux travaux agronomiques de Cabral ne se résume pas à lire des textes historiques. C’est l’occasion de réexaminer des idées sur la souveraineté africaine (la capacité des pays africains à se gouverner eux-mêmes et à prendre leurs propres décisions), la liberté et la prospérité, profondément ancrées dans les expériences africaines.

L’auteur (au centre) avec ses coéditeurs lors du lancement du livre au Cap, en Afrique du Sud. Avec l’aimable autorisation de James Granelli.

Beaucoup d’États africains ont hérité de systèmes agricoles coloniaux. Ils ignoraient les approches plus participatives, menées localement ou axées sur la conservation. Ils privilégiaient des méthodes agricoles axées sur l’augmentation de la production plutôt que sur la protection des sols pour l’avenir.

Les travaux agronomiques de Cabral s’appuient sur une observation minutieuse, un engagement social et une résistance à l’exploitation écologique. Ils offrent un cadre convaincant pour la transformation des systèmes alimentaires, fondé sur la souveraineté nationale et la résilience écologique.

L’observation pertinente de Cabral selon laquelle « défendre la terre, c’est défendre l’humain » nous invite à nous demander ce qui pourrait changer si nous considérions la libération des peuples comme indissociable de la fertilité des sols.

Le message central de Cabral pour l’Afrique d’aujourd’hui est clair : on ne peut pas dissocier la libération du sol de celle des peuples. Ses écrits sont bien plus qu’un simple compte-rendu technique de son travail agricole. Ils fournissent également un cadre politique et philosophique permettant de repenser l’avenir de l’Afrique. Dans cette vision, prendre soin du sol est le fondement de l’autodétermination.

En tant qu’ancien président du Cap-Vert et actuel président de la Fondation Amílcar Cabral, Pedro Pires a déclaré lors du lancement du livre le 24 juillet 2026 : « Personnellement, nous pensons que l’avenir ne réside pas dans le pétrole et la guerre ; il réside dans la terre, dans l’agriculture, dans la production et dans la redistribution de la richesse au service du peuple. »

Quels enseignements concrets peut-on tirer de ces idées ?

On estime que 75 % à 80 % des terres cultivées d’Afrique sont aujourd’hui dégradées – et donc impropres à la production agricole. Cabral nous laisse de nombreux enseignements concrets sur le processus de restauration. J’en souligne trois ci-dessous :

L’écologie est essentielle

Le chercheur sud-africain en agroécologie Raymond Auerbach a décrit Cabral comme « le père de l’agroécologie sur le continent et un visionnaire ». Même si le terme « agroécologie » n’avait pas encore été inventé à l’époque de Cabral, ses principes fondamentaux étaient au cœur de sa pensée. Il reconnaissait la relation étroite entre les personnes, les plantes, l’eau, les nutriments et les sols.

Cabral estimait que l’agriculture devait travailler avec les écosystèmes locaux plutôt que contre eux. Ses idées suggèrent que les approches agroécologiques peuvent non seulement restaurer les sols, mais aussi contribuer à libérer les populations des systèmes d’exploitation.

Modèles locaux

Qu’il s’agisse de la séquestration du carbone, de la conservation de type « forteresse », ou encore des semences brevetées de la « Révolution verte », de nombreuses approches des problèmes environnementaux imposent aux paysages locaux des solutions venues d’ailleurs.

Il est important de penser à l’échelle mondiale. Mais Cabral mettait également en garde contre l’importation de modèles agricoles qui ignoraient les paysages et les traditions agricoles africaines. Au contraire, il prônait ce qu’il appelait « l’agriculture africaine ». Cela consistait notamment à laisser les champs en jachère pendant une ou deux saisons afin que le sol puisse se régénérer, et à considérer la terre comme une ressource partagée plutôt que comme une propriété privée. 

Il estimait que ces approches contribuaient à restaurer la santé des sols et encourageaient les communautés à travailler ensemble. Avant tout, Cabral affirmait que la restauration des sols africains devait s’appuyer sur les savoirs, l’expérience et les pratiques agricoles locales.

La science du peuple

Cabral était attaché à une science proche de la société. Il présentait ses résultats sans rhétorique ni jargon technique, et comblait le fossé entre scientifiques, agriculteurs et décideurs politiques. La culture de la « science du peuple » prônée par Cabral offre une perspective porteuse d’espoir. Elle invite à développer une science et des solutions en dialogue avec la terre et ses habitants.

James Granelli est co-auteur de cet article.

Anselmo Matusse, Research officer, University of Cape Town

Source : The Conversation Africa


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