ALLIANCE DES ETATS DU SAHEL : Les défis de la bataille pour la deuxième indépendance du Sahel !

Réaliser le vœu inachevé des pères de la révolution africaine, rallumer le flambeau du panafricanisme étouffé par les convoitises occidentales ! C’est le défi des dirigeants de la Confédération des États du Sahel (AES). Plus qu’une alliance militaire, cette confédération est « la manifestation d’une résilience » afin de se défaire de l’aliénation (surtout mentale et politique) pour reprendre en main le destin des États du Sahel.

Ce qui se joue aujourd’hui au Sahel, notamment au sein de la Confédération des Etats du Sahel (AES), dépasse largement les frontières du Burkina Faso, du Mali et du Niger. Le projet de l’AES s’inscrit dans une longue histoire africaine faite de luttes pour la maîtrise des ressources, la liberté de décision et la capacité à définir soi-même les priorités nationales. De ce point de vue, le débat sur la souveraineté ne saurait être réduit à la seule question militaire. Il concerne également la monnaie, l’alimentation, l’énergie, les infrastructures, l’information, les ressources naturelles, les systèmes éducatifs et, plus largement, la capacité des États à décider de leurs politiques publiques sans dépendre excessivement de centres de pouvoir extérieurs.

Un pari osé et risqué pour les dirigeants engagés à réaliser ce vieux rêve. Mais, visiblement, les autorités sahéliennes de l’AES savent que, sur le court et le moyen termes, il n’y a pas de répit dans un combat pour la souveraineté. Une conviction renforcée par les attaques perpétrées contre l’aéroport international Diori Hamani et la Base 101 de Niamey en janvier (dans la nuit du 28 au 29 janvier 2025) et le 18 juin 2026. Tout comme les attaques coordonnées qui ont visé le Mali le 25 avril 2026 et qui ont coûté la vie au vaillant ministre de la Défense et des Anciens combattants, Général d’armée Sadio Camara.

Dans cette confrontation, la question essentielle demeure celle de la durée. Une souveraineté proclamée doit progressivement devenir une souveraineté opérationnelle : celle qui permet de produire, de financer, de se nourrir, de se soigner, de se défendre et de commercer sans que chaque rupture extérieure ne se transforme en crise intérieure. C’est précisément là que le projet de l’AES sera véritablement jugé : moins sur la force de ses discours que sur sa capacité à transformer une mobilisation politique en institutions solides et en résultats tangibles pour les populations.

L’ébranlement des réseaux d’influence occidentaux

Ce serait faire preuve de grande naïveté que de croire que ceux dont les intérêts sont menacés par l’évolution politique du Burkina, du Mali et de Niger vont se contenter de ces échecs. Et cela d’autant plus que, comme le révélait le Général Abdourahamane Tiani dans une interview accordée à la télévision nationale nigérienne en fin juillet 2026, « il y va de la survie de la France » ! Il y va des intérêts économiques de l’Occident et de ses multinationales qui ne sont pas prêts à tolérer ce combat pour la souveraineté au Sahel se manifestant par une rupture (géopolitique, géoéconomique et géostratégique) majeure.

L’enjeu est d’autant plus considérable que le Sahel demeure au croisement de plusieurs intérêts stratégiques : ressources minières, corridors commerciaux, hydrocarbures, terres agricoles, marchés émergents et positions géographiques. La compétition ne se déroule donc pas uniquement dans les capitales. Elle se joue également autour des infrastructures, des contrats miniers, des télécommunications, des banques, des routes, des corridors logistiques et de l’accès aux marchés.

À cette bataille économique s’ajoute une autre, plus difficile à saisir : celle de la maîtrise du récit. Dans un environnement saturé d’images, de réseaux sociaux et de campagnes d’influence, celui qui impose son interprétation des événements peut parfois peser presque autant que celui qui dispose de la force matérielle. L’AES est donc confrontée à une guerre informationnelle où la crédibilité, la transparence et la capacité à produire une information publique fiable deviennent des instruments de souveraineté à part entière.

La redéfinition des alliances et l’ancrage stratégique

Une lutte d’émancipation marquée par le rejet des puissances occidentales et la recherche d’autonomie stratégique. Une quête qui pousse les dirigeants de l’AES à chercher à redéfinir leurs alliances pour s’imposer sur la scène internationale. Cela a conduit à la rupture des alliances stratégiques d’antan, qui s’est soldée par le départ militaire des forces françaises et américaines ; le rapprochement renforcé avec la Russie et la Chine, voire l’Inde, la Turquie et l’Inde ; la diversification des partenariats économiques et militaires ; la création de la Confédération AES (Alliance des États du Sahel)…

Cette recomposition traduit une réalité fondamentale de la géopolitique contemporaine : l’époque où un seul partenaire extérieur pouvait concentrer l’essentiel des relations diplomatiques, militaires et économiques d’un État semble progressivement révolue. Pour les pays de l’AES, la diversification constitue à la fois une stratégie de négociation et une tentative de réduire les dépendances.

Mais la diversification des alliances ne garantit pas automatiquement la souveraineté. Elle ne devient véritablement stratégique que si elle permet d’éviter le remplacement d’une dépendance par une autre. Le défi consiste donc à transformer le principe de multipolarité en véritable autonomie de décision : commercer avec plusieurs puissances, coopérer avec plusieurs partenaires, mais ne devenir captif d’aucun.

La profondeur stratégique recherchée par l’AES passe également par l’intégration régionale. Un marché commun plus vaste, des infrastructures interconnectées, des mécanismes financiers communs et une circulation accrue des biens et des personnes pourraient progressivement donner aux trois pays un poids supérieur à celui que chacun possède séparément.

L’équation des défis systémiques et les leviers d’action

Une rupture osée dans un environnement hostile avec des défis majeurs à relever. Guerre informationnelle intense entre blocs d’influence mondiaux ; changement climatique accélérant la désertification et l’insécurité alimentaire ;enclavement économique limitant l’accès direct aux grands ports maritimes… sont entre autres défis à relever pour consolider les leviers de la souveraineté. Des challenges que les leaders de l’AES veulent gagner par la mutualisation des forces armées locales face aux menaces transnationales ;le contrôle national accru sur les ressources minières et énergétiques ; la recherche d’autonomie financière en dehors des instances monétaires traditionnelles…

À ces contraintes s’ajoute une équation particulièrement complexe : comment financer la souveraineté sans compromettre la stabilité économique et sociale ? Une politique de rupture exige des investissements considérables dans les infrastructures, la production agricole, l’énergie, l’industrie, l’éducation et la santé. Or, ces investissements doivent être réalisés dans un contexte où les États restent confrontés à d’importants besoins sociaux et sécuritaires.

La question des ressources naturelles sera donc déterminante. Disposer d’or, de lithium, d’uranium, de pétrole ou d’autres minerais stratégiques ne suffit pas. La véritable souveraineté consiste à accroître la part de valeur ajoutée conservée localement : extraction, transformation, raffinage, transport, financement et commercialisation. Autrement dit, passer progressivement d’une économie d’exportation de matières premières à une économie de transformation.

L’agriculture constitue un autre front essentiel. Dans une région où les chocs climatiques peuvent rapidement provoquer des tensions sur les prix et l’approvisionnement, la souveraineté alimentaire devient une composante directe de la sécurité nationale. Irrigation, maîtrise de l’eau, mécanisation, stockage, transformation agroalimentaire et développement des chaînes du froid apparaissent ainsi comme des investissements aussi stratégiques que les équipements militaires.

L’institutionnalisation du combat pour la deuxième indépendance

Les dirigeants de l’AES ne sont pas prêts à lâcher prise. Mieux, ils ont fait de leur leitmotiv la doctrine : la souveraineté ou la mort ! Autrement, la patrie ou la mort du regretté Capitaine Thomas Sankara ! « Notre souveraineté n’est pas négociable », a récemment martelé Bassolma Bazié, figure clé de la transition au Burkina Faso (président de la Commission nationale de la Confédération des États du Sahel/CN-CES). Ce qui fait dire à de nombreux observateurs que « le Sahel vit aujourd’hui sa deuxième bataille pour l’indépendance ». Et cela d’autant plus, soulignent-ils, « l’AES ne se contente plus de revendiquer son autonomie, elle construit activement les outils pour la défendre ». Santé, éducation et défense… « Chaque secteur est désormais pensé comme un front dans cette guerre totale pour l’indépendance », constate-t-on.

Cette « deuxième indépendance » pose cependant une question fondamentale : comment inscrire dans la durée ce qui a commencé comme une dynamique de rupture politique ? L’histoire africaine montre que les élans révolutionnaires peuvent être puissants au moment de leur naissance mais fragiles lorsqu’ils ne parviennent pas à se transformer en institutions durables.

L’AES devra donc relever un défi institutionnel majeur : faire passer la souveraineté du registre de la mobilisation populaire à celui de la construction administrative, économique et juridique. Une monnaie, des mécanismes financiers, des infrastructures communes, des politiques industrielles coordonnées, des systèmes énergétiques interconnectés et une diplomatie commune ne se décrètent pas ; ils se construisent progressivement.

C’est à ce niveau que se jouera probablement la véritable bataille historique. Car l’indépendance politique acquise au XXe siècle n’a pas toujours été accompagnée d’une indépendance économique correspondante. La nouvelle génération de dirigeants sahéliens prétend précisément vouloir combler cette fracture.

L’épreuve de la résilience populaire face au coût de la rupture

Cette volonté de rupture stratégique a naturellement un coût pouvant être tragique dans un environnement géostratégique et géopolitique hostile. Mais les présidents Ibrahim Traoré, Assimi Goïta et Tiani sont visiblement prêts à en payer le prix. Ils sont déterminés à mener ce conflit d’influence contre les « ingérences étrangères » qui s’annonce long et pénible. Certes, Burkinabé, Maliens et Nigériens font aujourd’hui preuve d’une fascinante résilience. Mais, pourront-ils à la longue supporter cette « douleur » considérée par les observateurs comme « le prix nécessaire pour échapper à une domination perpétuelle » de l’Occident !

Autrement, s’interrogent-ils, « jusqu’où les populations suivront-elles cette voie exigeante, alors que le coût de la vie quotidienne continue de flamber » ? Face aux défis sécuritaires et économiques persistants, la réponse pourrait « bien sceller le destin de toute la région », du Sahel ! C’est probablement ici que réside le paradoxe central de l’AES. La souveraineté est un objectif populaire lorsqu’elle est associée à la dignité, à la liberté de décision et à la restauration de la confiance collective.

Mais elle devient politiquement vulnérable lorsqu’elle se traduit durablement par une dégradation du quotidien. Les populations peuvent accepter des sacrifices lorsqu’elles perçoivent clairement leur finalité, leur équité et leur caractère temporaire. Elles peuvent en revanche se détourner d’un projet dont les bénéfices resteraient indéfiniment différés. La bataille de la souveraineté sera donc aussi une bataille du développement. Produire davantage, transformer localement, créer des emplois, stabiliser les prix, améliorer l’accès à l’électricité et à l’eau, renforcer les services sociaux : autant d’indicateurs qui permettront de mesurer concrètement la réussite de cette rupture.

Car, au fond, la question historique posée par l’AES n’est pas seulement de savoir si le Sahel peut s’affranchir de certaines influences extérieures. Elle est de savoir s’il peut construire une puissance régionale suffisamment cohérente pour négocier d’égal à égal avec les grands pôles du monde contemporain. Le pari est immense. Les obstacles le sont tout autant. Mais une chose est désormais certaine : le Sahel n’entend plus être seulement un espace où les autres puissances viennent défendre leurs intérêts. Il aspire à devenir un acteur qui définit lui-même ses intérêts, ses alliances et son avenir.

C’est peut-être là que se trouve la véritable portée historique de l’expérience de l’AES : transformer une colère accumulée en projet politique, une volonté de rupture en stratégie de puissance et une aspiration à la souveraineté en capacité réelle d’action.

Moussa Bolly


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