QUE FAISONS-NOUS DE NOTRE INDÉPENDANCE ? : Soixante-six ans après, donner à la souveraineté toute sa substance

Il y a soixante-six ans, le 22 septembre 1960, la République du Mali devenait un État indépendant et souverain. Cette date appartient à tous les Maliens. Elle n’appartient à aucun régime. À aucun parti. À aucune génération. À aucune région. À aucune communauté. Elle appartient à la Nation. Elle nous rappelle le courage de ceux qui ont voulu que le peuple malien puisse décider lui-même de son destin. Elle nous rappelle les sacrifices consentis pour que notre pays retrouve la maîtrise de ses institutions, de ses choix et de son avenir.

Mais une indépendance ne se célèbre pas seulement par le souvenir. Elle se mesure aussi à ce que les générations qui l’ont reçue ont été capables d’en faire.

Soixante-six ans après, c’est cette question que nous devons avoir le courage de nous poser.

Qu’avons-nous fait de notre indépendance ?

Et, plus important encore : Que voulons-nous désormais faire de notre souveraineté ?

L’INDÉPENDANCE ÉTAIT UNE CONQUÊTE. LA SOUVERAINETÉ RESTE UNE CONSTRUCTION.

Nos pères ont accompli l’œuvre historique de leur génération. Ils ont obtenu l’indépendance politique. Ils ont permis au Mali de retrouver sa place parmi les nations souveraines. Notre responsabilité n’est pas de recommencer leur combat. Elle est de poursuivre ce qu’il rendait possible. Car l’indépendance politique, aussi précieuse soit-elle, n’est que le commencement de la souveraineté.

Un pays est politiquement indépendant lorsqu’aucune puissance étrangère ne possède juridiquement le droit de le gouverner. Mais un pays devient pratiquement souverain lorsqu’il acquiert également la capacité de décider, de produire, de négocier, de protéger, d’éduquer, de soigner, d’innover, de nourrir sa population, de faire fonctionner ses institutions et de préparer son avenir.

Voilà pourquoi la souveraineté ne peut pas être seulement un discours. Elle doit devenir une capacité nationale. La souveraineté, c’est l’État qui fonctionne. C’est l’école qui instruit. C’est l’hôpital qui soigne. C’est l’électricité qui permet de produire. C’est l’eau qui arrive aux populations. C’est l’agriculteur qui augmente sa productivité. C’est l’entreprise qui peut investir. C’est la justice qui protège. C’est le citoyen qui connaît ses droits et assume ses responsabilités. C’est l’armée qui protège la Nation. C’est l’administration qui sert le public. C’est l’institution qui continue de fonctionner lorsque l’homme qui la dirige s’en va. Et c’est finalement un peuple suffisamment capable pour que ses choix ne soient pas dictés par ses faiblesses.

NOUS DEVONS ÊTRE CAPABLES DE REGARDER NOTRE HISTOIRE EN FACE

Le colonialisme appartient à notre histoire. Ses conséquences ne doivent ni être oubliées ni être falsifiées. Nos frontières, certaines de nos institutions, nos structures économiques, nos rapports avec le monde et une partie des difficultés rencontrées au moment de l’indépendance portent la marque de cette histoire.

Mais la mémoire ne doit jamais devenir une prison. Soixante-six années d’indépendance nous donnent également soixante-six années de responsabilité. Nous ne pouvons pas demander à nos enfants de construire leur avenir en leur expliquant indéfiniment que toutes leurs difficultés trouvent leur origine dans des décisions

prises avant leur naissance. L’histoire explique. Elle éclaire. Elle avertit.

Mais elle ne gouverne pas éternellement à notre place.

Il arrive un moment dans la vie d’une Nation où la phrase : « Voilà ce qu’ils nous ont laissé » doit devenir : « Voilà ce que nous allons en faire » ! Ce moment est arrivé depuis longtemps pour le Mali.

LA SOUVERAINETÉ COMMENCE PAR LA RESPONSABILITÉ

Il existe une contradiction que nous devons désormais refuser. Nous ne pouvons pas réclamer la souveraineté lorsque nous parlons au monde et refuser la responsabilité lorsque nous parlons de nos propres échecs. Les deux sont inséparables. Si nous voulons décider par nous-mêmes, nous devons également accepter de répondre nous- mêmes des conséquences de nos décisions.

Une erreur malienne ne devient pas une réussite parce qu’elle a été commise souverainement. Une institution inefficace ne devient pas capable parce qu’elle est nationale. Une politique qui échoue ne devient pas bonne parce qu’elle a été conçue à Bamako plutôt qu’ailleurs. Et une décision étrangère n’est pas nécessairement mauvaise parce qu’elle vient de l’étranger. Une Nation adulte doit pouvoir apprendre du monde sans se soumettre au monde.

Elle doit pouvoir coopérer sans devenir dépendante. Elle doit pouvoir défendre ses intérêts sans s’isoler. Elle doit pouvoir dire oui lorsque la coopération sert ses objectifs. Elle doit pouvoir dire non lorsque ses intérêts fondamentaux l’exigent. Mais surtout, elle doit développer suffisamment de capacité pour que son oui comme son non aient un véritable poids. C’est cela, la souveraineté pratique.

LE MALI EST PLUS GRAND QUE LE POUVOIR DU MOMENT

Notre histoire politique nous enseigne une autre leçon essentielle. Les gouvernements passent. Les régimes passent. Les dirigeants passent ! La Nation demeure !

Aucun pouvoir ne doit donc confondre la possession temporaire de l’État avec la propriété du Mali. Et aucun citoyen ne devrait confondre son opposition à un gouvernement avec son rapport à la Nation. Nous pouvons profondément désapprouver ceux qui gouvernent sans cesser d’aimer notre pays.Nous pouvons défendre nos Forces de Défense et de Sécurité tout en exigeant que l’autoritépublique demeure soumise à la responsabilité.

Nous pouvons vouloir un État fort tout en refusant que la force de l’État se mesure à la faiblesse du citoyen. Nous pouvons défendre la souveraineté nationale tout en affirmant que l’État de droit en constitue l’une des expressions essentielles. Une Nation forte n’est pas une Nation dans laquelle personne ne critique. C’est une Nation suffisamment sûre d’elle-même pour transformer le désaccord en intelligence collective plutôt qu’en inimitié permanente. Le Mali n’a pas besoin de plus de Maliens considérant d’autres Maliens comme des ennemis. Il a besoin de plus de citoyens capables de construire ensemble malgré leurs désaccords.

NOTRE DIVERSITÉ NE DOIT PAS DEVENIR NOTRE FAIBLESSE

Le Mali n’est pas une construction humaine uniforme.

Il ne l’a jamais été. Notre histoire s’est formée par des rencontres entre peuples, langues, territoires, traditions, métiers, croyances et cultures. Cette diversité peut devenir une faiblesse lorsqu’elle est exploitée politiquement. Elle peut devenir une force lorsqu’elle s’inscrit dans une conscience nationale commune. Aucun Malien ne devrait avoir à diminuer l’identité d’un autre pour affirmer la sienne. Aucune communauté ne devrait croire que sa sécurité dépend de l’insécurité d’une autre. Aucune région ne devrait être considérée comme périphérique à la Nation. Le pays que nous devons transmettre à nos enfants doit être suffisamment grand pour que toutes ses composantes puissent y appartenir pleinement.L’unité nationale ne signifie pas l’uniformité. Elle signifie que nos différences vivent sous une responsabilité commune : Le Mali !

NOTRE PROCHAIN COMBAT DOIT ÊTRE CELUI DE LA CAPACITÉ

Pendant trop longtemps, le débat politique africain a été dominé par la question de savoir qui gouverne. Cette question est importante. Mais elle est insuffisante. Nous devons aussi demander : Avec quelles institutions gouverne-t-on ? Avec quelles compétences ? Avec quelles ressources ? Avec quels systèmes ? Avec quelle connaissance ? Avec quelle capacité d’exécution ? Avec quelle obligation de résultat ? Car changer les personnes sans renforcer les institutions peut simplement déplacer l’échec.

Le Mali a besoin d’institutions capables de survivre aux individus. D’une administration professionnelle. D’une justice crédible. D’une école qui prépare réellement les jeunes à construire. D’universités capables non seulement de transmettre le savoir, mais d’en produire. D’une économie qui transforme davantage ce que nous produisons.D’entreprises maliennes capables de grandir. D’une agriculture plus productive.D’infrastructures qui permettent aux citoyens de travailler. D’énergie. De technologie. Descience. De capital. Et d’une culture de responsabilité dans laquelle la fonction publique redevient véritablement un service public.

Les données économiques contemporaines rappellent l’ampleur du défi : le Mali demeure une économie peu diversifiée, fortement exposée aux chocs, tandis que la pauvreté et la création d’emplois restent des enjeux majeurs; environ 235 000 jeunes entrent chaque année sur le marché du travail selon la Banque mondiale. Voilà une question de souveraineté.

NOTRE JEUNESSE DOIT HÉRITER DE PLUS QUE DE NOS DISCOURS

Chaque génération malienne reçoit quelque chose.

La génération de l’indépendance a reçu un pays à libérer politiquement. Les générations suivantes ont reçu un État à construire. La nôtre a reçu des institutions à renforcer, une économie à transformer, une société àréconcilier et une place nouvelle à trouver dans un monde profondément différent de celui de 1960. Que laisserons-nous ?

Nos enfants n’hériteront pas seulement de nos discours. Ils hériteront de nos institutions. De notre dette. De nos écoles. De nos routes. De notre système énergétique. De notreenvironnement. De nos entreprises. De nos conflits. De notre niveau de connaissance. De nos habitudes politiques. De nos divisions éventuelles. Et de ce que nous aurons eu le courage de réparer. Voilà pourquoi chaque décision publique devrait comporter une question silencieuse : Est-ce que nous laissonsà ceux qui viennent après nous un point de départ meilleur que celui que nous avons reçu ?

NOUS DEVONS PRODUIRE DAVANTAGE

La souveraineté économique ne signifie pas que le Mali doit tout produire lui-même.Aucun pays moderne ne vit ainsi. Elle signifie que nous devons augmenter notre capacité à produire ce que nous sommes capables de produire, transformer davantage ce que nous extrayons et cultivons, développer nos entreprises, accumuler du capital, acquérir des technologies, former nos populations etnégocier plus intelligemment notre participation à l’économie mondiale.

Le Mali possède des ressources. Mais posséder une ressource n’est pas posséder la prospérité.La prospérité apparaît lorsque la ressource devient connaissance, investissement, entreprise, production, emploi, infrastructure, recettes publiques et capital transmis à la génération suivante. Notre véritable ambition ne devrait donc pas être seulement d’exporter davantage. Elle devrait être de produire davantage de valeur. Le contexte actuel offre d’ailleurs des possibilités réelles en même temps que de graves contraintes : la Banque mondiale projette une croissance autour de 5 % en 2026, soutenue notamment par le secteur minier, tout en soulignant que l’insécurité, les chocs climatiques et d’autres vulnérabilités continuent de peser lourdement sur les perspectives du pays.

La question n’est donc pas de savoir si le Mali possède du potentiel. Nous le savons depuis longtemps. La question est de savoir si nous pouvons convertir ce potentiel en capacité durable !

L’INDÉPENDANCE DOIT ATTEINDRE LE CITOYEN

Il existe enfin un test très simple. Que signifie l’indépendance pour la femme qui cherche à nourrir ses enfants ? Pour le paysan qui doit produire ? Pour le jeune diplômé qui cherche une possibilité d’avenir ? Pour l’entrepreneur qui veut investir ? Pour le soldat qui risque sa vie ? Pour l’enseignant qui prépare une génération ? Pour le médecin qui soigne avec des moyens insuffisants ? Pour la famille déplacée par l’insécurité ? Pour le citoyen qui demande justice ? Pour la jeune fille qui veut apprendre ? Si notre souveraineté ne transforme jamais leur capacité à vivre, travailler, apprendre, produire, entreprendre et espérer, alors une partie essentielle du travail de l’indépendance demeure inachevée.

Le développement doit finalement atteindre le Malien dans sa vie quotidienne. Pas seulement les statistiques. Pas seulement les institutions centrales. Pas seulement Bamako.

NOUS NE DEVONS PAS CHOISIR ENTRE MÉMOIRE ET AVENIR

Le Mali possède une histoire extraordinaire.Des empires. Des centres de savoir. Destraditions politiques. Des langues. Des cultures. Des institutions sociales. Des figures de résistance. Une tradition de dialogue. Une mémoire qui appartient non seulement au Mali, mais à l’histoire de l’Afrique et del’humanité. Nous devons connaître cette histoire. Nous devons la transmettre.

Mais nous ne devons jamais demander à nos ancêtres de construire le Mali de 2050 à notreplace. Ils ne le peuvent pas. Ils nous ont transmis une civilisation. Notre responsabilité est de la rendre capable d’habiter le monde qui vient. L’intelligence artificielle. Les nouvelles technologies. Les transformations climatiques. La compétition mondiale pour les talents. La transformation énergétique. Les nouvelles formes de commerce. La mobilité africaine. La croissance démographique. L’intégration économique du continent. Voilà aussi le monde auquel la souveraineté malienne doit désormais se préparer. La fidélité à notre héritage ne consiste donc pas à répéter le passé. Elle consiste à posséder suffisamment de confiance pour créer l’avenir.

LE 22 SEPTEMBRE DOIT REDEVENIR UNE PROMESSE

Alors, en ce 22 septembre 2026, célébrons.Honorons ceux qui ont rendu l’indépendance possible. Honorons ceux qui ont servi honnêtement le Mali depuis 1960. Honorons nos soldats tombés pour la Nation. Honorons nos enseignants. Nos travailleurs. Nos agriculteurs. Nos femmes. Nos jeunes. Nosentrepreneurs. Nos fonctionnaires intègres. Nos intellectuels. Nos artistes. Nos compatriotes de la diaspora.

Et tous les Maliens dont le travail quotidienmaintient notre pays debout sans que leurs noms n’entrent jamais dans les livres d’histoire.Mais après les cérémonies, posons-nous la question qui compte. Qu’allons-nous faire de l’indépendance que nous avons reçue ? Nous n’avons plus besoin de prouver que le Mali peut être indépendant.

Cela fut fait le 22 septembre 1960. Nous devons maintenant prouver que le Mali peut devenir pleinement capable. Capable de protéger. Capable d’instruire. Capable de produire. Capable d’innover. Capable denégocier. Capable de rendre justice. Capable de préserver son unité. Capable de corriger seserreurs. Capable d’apprendre. Capable de transmettre. Capable de regarder le monde sans complexe d’infériorité, mais aussi sans illusion sur ses propres faiblesses. Capable de coopérer sans se perdre. Capable de se souvenir sans devenir prisonnier de sa mémoire. Capable d’être souverain parce qu’il est capable d’agir.

SOIXANTE-SIX ANS APRÈS

Nos pères ont fait leur part. Ils ont osé l’indépendance. Notre génération doit avoir une autre audace : donner à cette indépendance toute sa substance. Transformer la souveraineté politique en capacité institutionnelle. Transformer nos ressources en prospérité. Transformer notre jeunesse en puissance productive. Transformer notrediversité en force nationale. Transformer notre mémoire en confiance. Transformer nosinstitutions en instruments de service. Transformer nos difficultés en responsabilité.Et transmettre à ceux qui viendront après nous un Mali plus capable que celui que nous avonsreçu.

Nous ne réussirons pas tout. Aucune génération ne le fait. Mais nous pouvons déplacer le point de départ. Nous pouvons laisser de meilleures institutions. Davantage de connaissances. Davantage de capacité productive. Davantage de justice. Davantage de possibilités. Davantage de confiance entre Maliens. Et moins de problèmes que nous aurions simplement choisi de transmettre.

Voilà, peut-être, ce que devrait signifier le 22 septembre aujourd’hui. Non seulement : Nous sommes indépendants. Mais : Nous sommes responsables de ce que nous faisons de notre indépendance. Et cette responsabilité n’appartient ni à un seul gouvernement, ni à un seul parti, ni à une seule génération. Elle appartient à chacun de nous. Que ce soixante-sixième anniversaire ne soit donc pas seulement un souvenir. Qu’il soit un engagement. Un engagement envers ceux qui ont rendu notre liberté possible. Un engagement envers ceux qui vivent aujourd’hui.

Et surtout, un engagement envers ceux qui hériteront demain du Mali que nous sommes en train de construire. Bonne fête de l’Indépendance à toutes les Maliennes et à tous les Maliens.

Que Dieu assiste notre Nation, protège notre peuple et bénisse nos efforts partagés !

Cheick Boucadry Traoré Président-Fondateur de la Convergence Africaine pour le Renouveau (CARE)


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