Afrique: Sous l’arbre à palabres – L’heure des comptes pour le coton africain

Le coton africain, majoritairement exporté brut (98 % dans le C-4+), illustre la perte de valeur ajoutée industrielle par le continent. Face à un déficit d’emplois structurel (10-12 millions de jeunes actifs vs 3 millions de postes), la confection textile s’impose comme levier clé. Des initiatives comme le projet nigerien (2 milliards $), le plan Africa Textile Renaissance (5 milliards $) et la ZLECAf visent à intégrer la chaîne de valeur, bien que leur réussite dépende de la logistique, de l’énergie et de la stabilité politique, comme l’ont montré les vulnérabilités du modèle éthiopien.

Lorsqu’une question est trop grave pour être tranchée à la hâte, on convoque la palabre. Anciens et voisins prennent place, les arguments sont mis à l’épreuve et la discussion se poursuit jusqu’à ce que la vérité ne puisse plus se dérober. Le coton africain mérite d’être placé sous cet arbre.

Le continent n’a jamais manqué d’aptitude à cultiver cette fibre. Dans toute l’Afrique de l’Ouest et du Centre, le coton fait vivre agriculteurs, négociants, transporteurs et des économies rurales entières. Pourtant, selon l’Organisation mondiale du commerce, près de 98 % du coton produit par les pays du C-4+ — le Bénin, le Burkina Faso, le Tchad et le Mali, auxquels s’ajoute la Côte d’Ivoire — quitte encore la région sous forme de fibre brute.

La question tient en peu de mots : pourquoi l’Afrique exporterait-elle la fibre pour importer la chemise ?

Une balle de coton n’est que le premier chapitre d’une histoire industrielle. L’égrenage sépare la fibre de la graine. La filature transforme la fibre en fil. Le tissage et le tricotage produisent l’étoffe. La teinture, l’ennoblissement, la coupe et la confection donnent naissance aux produits achetés par les consommateurs. À chaque étape, la valeur augmente, les compétences se renforcent et les entreprises se multiplient. Des emplois apparaissent dans la production, la création, la logistique, la maintenance, l’emballage, la finance et la distribution.

Lorsque ces opérations sont réalisées ailleurs, l’Afrique ne perd pas seulement la différence entre le prix d’une matière première et celui d’un produit fini. Elle abandonne aussi l’écosystème industriel qui se forme autour de la production. Le coton n’est donc pas une simple denrée agricole. Il mesure la capacité du continent à relier l’agriculture à l’industrie, puis l’industrie aux marchés.

L’enjeu devient plus pressant. La Banque africaine de développement estime que 10 à 12 millions de jeunes Africains arrivent chaque année sur le marché du travail, alors que seulement 3 millions d’emplois formels environ sont créés. La confection ne résorbera pas seule cet écart, mais elle compte parmi les industries capables d’employer une main-d’œuvre nombreuse tout en ouvrant la voie à des activités plus spécialisées.

Le parc industriel de Hawassa, en Éthiopie, a illustré à la fois les promesses et la fragilité de ce modèle. D’après la Banque mondiale, l’emploi y a atteint environ 33 000 postes avant de retomber aux alentours de 18 000, après le recul des acheteurs et des commandes consécutif à la perte, en 2022, de l’accès de l’Éthiopie au marché américain dans le cadre de l’African Growth and Opportunity Act. Les usines peuvent créer des emplois à grande échelle. Elles peuvent aussi en détruire rapidement lorsqu’une stratégie industrielle dépend trop d’une préférence commerciale ou d’un seul marché de destination.

Le Nigeria fait aujourd’hui un autre pari. Le gouvernement de l’État d’Ogun et ARISE Integrated Industrial Platforms ont annoncé un projet de pôle de confection présenté comme un investissement de 2 milliards de dollars. Selon les autorités de l’État, l’installation envisagée doit transformer le coton à grande échelle, produire des millions de vêtements et créer de nombreux emplois directs et indirects. Ces chiffres sont des objectifs, non des résultats d’exploitation. Leur intérêt réside dans l’orientation du projet : culture du coton, transformation, production manufacturière et logistique y sont conçues comme les composantes d’un même système productif.

Une initiative continentale plus large suit la même logique. Afreximbank, ARISE IIP et le fabricant de machines textiles Rieter ont lancé l’Africa Textile Renaissance Plan. Les partenaires indiquent que le programme vise à mobiliser 5 milliards de dollars de financements, à créer 500 000 tonnes de capacité supplémentaire de transformation du coton sur trois à cinq ans et à soutenir jusqu’à 500 000 emplois. Là encore, il s’agit d’ambitions à concrétiser, et non de résultats déjà acquis. Elles donnent toutefois la mesure des maillons industriels qu’il reste à construire.

La Zone de libre-échange continentale africaine pourrait renforcer la viabilité de ces investissements. Elle réunit un marché de plus de 1,3 milliard de personnes, dont la production cumulée avoisine 3 400 milliards de dollars. Selon les modélisations de la Banque mondiale, une mise en œuvre plus poussée pourrait accroître le revenu continental de 9 % et créer 18 millions d’emplois d’ici à 2035. Ces gains sont conditionnels, non automatiques. La suppression d’un droit de douane ne transforme pas le coton brut en tissu. Elle profite aux pays et aux entreprises qui disposent déjà de produits, de normes, d’une logistique et d’une production fiables.

L’accès au marché ne suffira donc pas à porter l’industrie textile africaine. Les préférences commerciales peuvent disparaître. Les programmes internationaux de soutien au coton peuvent peser sur les prix et modifier les conditions de concurrence. Les tissus importés à bas prix peuvent submerger les usines locales. Les coupures d’électricité, le coût du crédit et la faiblesse des transports peuvent rendre une filature pourtant viable non compétitive avant même l’expédition de sa première commande.

Le déficit de financement est réel, mais l’argent n’est pas le seul élément manquant. Une filature a besoin d’un approvisionnement prévisible en coton de qualité constante. Une usine de confection a besoin de tissu, d’électricité, d’eau, de cadres qualifiés, de fonds de roulement et d’acheteurs fiables. Les producteurs ont besoin de normes qui ouvrent les marchés au lieu de devenir des obstacles à la frontière. Les pouvoirs publics doivent mettre en place des politiques de commande publique et de commerce qui favorisent la production locale sans protéger durablement l’inefficacité.

Changer d’échelle suppose aussi de raisonner à l’échelon régional. Des producteurs de coton de taille plus modeste, comme le Sénégal, le Togo, le Ghana ou le Niger, peuvent difficilement justifier la présence de chaque maillon de la chaîne de valeur à l’intérieur de leurs frontières. Des infrastructures partagées, des capacités régionales de filature et une logistique coordonnée pourraient modifier cette équation économique. La ZLECAf produira ses effets les plus importants lorsqu’elle permettra aux pays voisins de se spécialiser au sein d’un système productif connecté, au lieu de reproduire des industries incomplètes derrière leurs frontières nationales.

Une autre question doit être posée sous l’arbre à palabres : comment protéger l’outil industriel une fois construit ? Le débat africain sur l’industrie s’arrête souvent à l’ouverture d’une usine. Le travail le plus difficile commence ensuite. L’entreprise peut-elle s’approvisionner à un prix compétitif ? Résister aux fluctuations monétaires ? Atteindre les clients régionaux ? Moderniser ses machines et ses compétences ? La création locale et la propriété intellectuelle peuvent-elles résister aux imitations importées ? Une politique industrielle qui ne se mesure qu’au nombre de rubans coupés n’en est pas une.

La jeunesse du continent ne doit pas davantage être présentée uniquement comme une crise. Les millions de personnes qui arrivent sur le marché du travail constituent aussi une immense capacité productive. Mais le travail ne devient un avantage que si les salariés peuvent acquérir des compétences, si les entreprises peuvent investir et si les usines peuvent vendre leur production. Le dividende démographique n’attend pas d’être découvert. Il doit être organisé.

L’heure des comptes pour le coton africain ne porte donc pas sur le potentiel. Celui-ci est devenu l’alibi le plus usé du continent. Les champs existent déjà. Les travailleurs aussi. Le marché est en cours d’organisation. Il reste à construire méthodiquement les étapes qui séparent la fibre du produit fini, puis à maintenir leur compétitivité.

La question n’a jamais été de savoir si l’Afrique pouvait cultiver du coton. Elle en produit déjà pour le monde entier. Il s’agit désormais de déterminer quelle part de ce que devient ce coton l’Afrique est prête à conserver.

Source : AllAfrica


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