L’économie informelle représente 30 à 40% du PIB en Afrique selon des estimations de la Banque mondiale et de l’ONU. Malgré sa contribution essentielle, elle reste sous-régulée, faiblement fiscalement captée et expose les travailleurs à une instabilité sociale. Les femmes et les jeunes y sont particulièrement présents, tout en limitant l’investissement et l’intégration dans les chaînes de valeur. Certains pays tentent d’intégrer le secteur via des réformes, mais des obstacles subsistent, comme les coûts de formalisation ou le manque de données. L’économie informelle est vu non pas comme un problème à éliminer, mais comme un secteur à transformer.
L’économie informelle constitue l’un des socles majeurs de l’activité économique en Afrique. Elle représente entre 30 et 40% du produit intérieur brut selon les estimations consolidées de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement et de la Banque mondiale.
Dans plusieurs pays, son poids est encore plus marqué, à l’image du Nigeria où elle atteindrait 42,5% du PIB selon des révisions récentes. Cette contribution significative à la production de richesse contraste toutefois avec une faible captation fiscale et une intégration limitée dans les circuits économiques formels.
Malgré son importance, l’économie informelle en Afrique demeure peu structurée et largement sous-régulée. Elle génère une activité essentielle à la survie de millions de ménages, mais limite fortement les capacités de financement des Etats. Selon la Banque mondiale, les pays les plus touchés enregistrent une perte estimée entre 5 et 12 points de PIB en recettes publiques en raison de l’informalité, réduisant d’autant les marges budgétaires consacrées aux politiques sociales et aux infrastructures.
Une économie dominante
Cette faiblesse fiscale est étroitement liée à un déficit de couverture sociale. Les données de l’Organisation internationale du travail indiquent que 60 à 80% des travailleurs africains ne bénéficient d’aucune protection formelle. Dans certains pays, cette exclusion est encore plus marquée, notamment dans les secteurs agricole, commercial et domestique.
L’évolution globale du phénomène montre une remarquable stabilité. Le taux d’emploi informel est passé de 84,3% en 2005 à environ 83% en 2024, selon les données consolidées de la Commission économique pour l’Afrique. Cette inertie traduit la difficulté des économies africaines à transformer en profondeur leurs structures productives malgré les réformes engagées.
Plusieurs facteurs expliquent la persistance de l’informalité. Les analyses de l’Organisation internationale du travail et de l’Organisation internationale des employeurs mettent en avant la faible capitalisation des entreprises, le niveau d’éducation encore limité et la pression démographique exercée par une population jeune en forte croissance.
À cela s’ajoute une forte prédominance des zones rurales, où l’activité économique reste largement non enregistrée et centrée sur des logiques de subsistance. Dans les zones urbaines, le commerce de détail et les services informels dominent, confirmant une concentration dans des activités à faible valeur ajoutée. Les coûts liés à la formalisation jouent également un rôle déterminant. Les charges administratives, fiscales et réglementaires constituent un frein important pour les micro-entrepreneurs.
L’Organisation internationale du travail souligne d’ailleurs que l’informalité est souvent une réponse rationnelle à un environnement perçu comme complexe, coûteux et peu incitatif.
Profondément inégalitaire
La répartition sectorielle de l’économie informelle révèle un déséquilibre structurel. Dans plusieurs pays, le commerce informel, l’artisanat et les services urbains concentrent l’essentiel de l’activité, tandis que l’agriculture de subsistance demeure dominante dans les zones rurales. Au Maroc, par exemple, près de 70% des exploitations agricoles disposent de moins de 5 ha, avec une faible intégration dans les systèmes formels de production et de financement. Au Sénégal, l’informalité touche jusqu’à 95% des emplois, illustrant l’ampleur du phénomène dans certaines économies.
En Afrique du Sud, le phénomène évolue différemment : selon Statistics South Africa, la structure de l’économie informelle se transforme progressivement, avec une montée des services et une baisse relative du commerce, sans pour autant réduire significativement son poids global. Sur le plan social, l’informalité touche de manière disproportionnée certaines catégories de population. Les femmes représentent plus de 85% des travailleurs informels dans plusieurs pays africains, notamment dans les activités commerciales et domestiques.
Les jeunes sont, également, fortement concernés : au Nigeria, près de 98% des actifs âgés de 15 à 24 ans évoluent dans l’économie informelle, selon l’Organisation internationale du travail. L’économie informelle joue un rôle essentiel d’amortisseur en période de crise. Lors de la pandémie du Covid-19, environ 325 millions de travailleurs informels en Afrique ont été touchés par des pertes de revenus, selon la Conférence des chambres consulaires africaines et francophones.
Cette capacité d’absorption des chocs économiques illustre sa fonction sociale incontournable. Cependant, cette résilience s’accompagne d’une grande fragilité. L’absence de contrats formels et de protection sociale expose les travailleurs à une instabilité chronique, sans mécanismes de stabilisation des revenus.
Au niveau macroéconomique, l’informalité soutient la consommation, mais limite fortement l’investissement productif. Les entreprises informelles, souvent sous-capitalisées et peu structurées, restent faiblement intégrées aux chaînes de valeur régionales et internationales.
Une intégration progressive et structurée ?
Face à ces défis, plusieurs Etats africains ont engagé des réformes visant à faciliter la transition vers le secteur formel. Des guichets uniques administratifs, des régimes fiscaux simplifiés pour les micro-entreprises ou encore des dispositifs d’auto-entrepreneuriat ont été mis en place dans différents pays. Au Maroc, le statut d’auto-entrepreneur s’accompagne progressivement d’une extension de la protection sociale.
En Afrique de l’Ouest, des systèmes de taxation simplifiée cherchent à élargir l’assiette fiscale sans alourdir les contraintes administratives. Parallèlement, les technologies financières jouent un rôle croissant dans la formalisation progressive de certaines activités. Au Kenya, le développement du mobile money a amélioré la traçabilité des transactions et facilité l’accès au crédit pour de nombreux acteurs économiques.
Malgré ces avancées, les obstacles restent nombreux: lourdeurs administratives, insuffisance de coordination institutionnelle, accès limité au financement et manque de données fiables sur l’ampleur réelle du secteur. L’économie informelle apparaît ainsi comme une équation centrale pour le continent africain.
Elle constitue à la fois un pilier indispensable de l’activité économique et un frein structurel à la mobilisation des ressources publiques et à la montée en gamme des économies. L’enjeu ne réside pas dans sa disparition, mais dans sa transformation progressive. La capacité des Etats africains à intégrer ces activités dans des circuits économiques structurés conditionnera à terme leur aptitude à renforcer leur souveraineté économique, à élargir leur base fiscale et à financer des politiques sociales durables à grande échelle.
Source : La Presse.
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