PROCES D’ADAMA SANGARÉ: Le verdict historique qui ébranle la spéculation foncière au Mali

Dix ans de réclusion criminelle : ce verdict implacable tombé ce lundi 26 octobre 2026 contre Adama Sangaré, figure intouchable de la gouvernance de Bamako, sonne comme un séisme politique au Mali. En condamnant l’ancien maire du district pour le morcellement illégal de la zone aéroportuaire, la justice franchit un cap décisif dans la lutte contre l’impunité. Entre la volonté des autorités de la Transition de désamorcer la « bombe à retardement » de la spéculation foncière et le défi herculéen de réformer une gestion domaniale gangrenée, ce procès historique pose les jalons du « Mali Kura ». Mais au-delà du signal politique, l’onde de choc économique et sociale ne fait que commencer.

La chambre criminelle du Pôle national économique et financier de Bamako a condamné, ce lundi 26 octobre 2026, l’ancien maire du district de Bamako (2007-2019), Adama Sangaré, à 10 ans de réclusion criminelle au terme d’un procès retentissant. Ce verdict fait suite au procès ultra-médiatisé des « lotissements illégaux » de la zone aéroportuaire de Bamako-Sénou, qui s’est ouvert le 12 octobre dernier. Mais l’ancien édile ne sera pas le seul à payer la note judiciaire et financière.

Si Adama Sangaré a écopé de 10 ans de réclusion criminelle, Souleymane Dagnon, l’ancien maire de la Commune VI actuellement en fuite, a été condamné par défaut à une peine de 20 ans de réclusion. Ce verdict a été prononcé à la suite d’un long feuilleton judiciaire marqué par plusieurs reports. Huit autres personnes comparaissaient à leurs côtés. Parmi elles figurent notamment le géomètre ayant exécuté les travaux de morcellement ainsi que deux anciens sous-préfets de Kalaban-Coro. Un seul prévenu dans cette affaire a bénéficié d’un acquittement.

Placé sous mandat de dépôt à la fin du mois de septembre 2023, Adama Sangaré et ses coaccusés étaient poursuivis pour de graves chefs d’inculpation : « faux et usage de faux », « détournement de deniers publics » et « atteinte aux biens publics ». Il leur est concrètement reproché le morcellement et l’attribution illégale de près de 3 500 parcelles, entre 2016 et 2018, sur un domaine classé du patrimoine public. Le préjudice financier initialement reproché est estimé à plus de 483 millions de FCFA.

Au terme de trois semaines de débats intenses, la Chambre criminelle a tranché l’affaire de ces lotissements litigieux de la zone aéroportuaire. Au civil, les condamnés ont été reconnus solidairement tenus de verser à l’État du Mali la somme de 483 millions de FCFA au titre des frais de démolition, ainsi que 50 millions de FCFA de dommages et intérêts, soit un total de 533 millions de FCFA. Par ailleurs, une confiscation d’un montant de 1,632 milliard de FCFA a également été prononcée, sous réserve de la confirmation de ses modalités dans le jugement intégral.

Le nom de l’ancien maire de Bamako a été associé à plusieurs controverses foncières au cours de sa longue carrière. Cette condamnation constitue un tournant judiciaire majeur dans l’un des dossiers les plus sensibles de la capitale malienne. Aux yeux de nombreux observateurs, ce procès s’inscrit au cœur d’une crise systémique : au Mali, les rapports successifs du Médiateur de la République pointent régulièrement le foncier comme la première source de litiges et de frustrations sociales, devant la justice et la sécurité.

La fin de l’intouchabilité ?

Ce procès faisait office de test grandeur nature pour la lutte anti-corruption, dans un contexte marqué par la volonté des autorités de transition de mener une guerre implacable contre l’impunité. Cette dynamique doit se traduire notamment par le démantèlement de la « mafia foncière ». Classée d’utilité publique, la zone aéroportuaire de Bamako-Sénou symbolisait pour beaucoup de citoyens un espace sacré qui aurait dû être sanctuarisé face à la spéculation. Pourtant, des terres réservées à la sécurité aérienne et au patrimoine de l’État ont bien été morcelées au profit d’intérêts privés.

Ce procès représentait aussi un crash-test pour la crédibilité du Pôle économique et financier et pour la nouvelle dynamique judiciaire. L’enjeu était de prouver que la justice malienne est désormais capable de mener à terme des dossiers complexes impliquant des figures politiques de premier plan. Il s’agissait également de poser des limites claires à l’arbitraire des élus locaux, en rappelant que le patrimoine public ne peut servir de monnaie d’échange politique ou financière.

La condamnation d’Adama Sangaré, qui a régné pendant près de deux décennies sur la capitale, envoie un signal politique et juridique d’une rare puissance. Le verdict sonne le glas de « l’ordre verbal » comme excuse absolutoire. Le rejet de la ligne de défense (qui invoquait des instructions orales de l’ancien président Ibrahim Boubacar Keïta dit IBK) pose une jurisprudence cruciale. La justice rappelle ainsi qu’un agent public demeure personnellement et pénalement responsable des actes illégaux qu’il signe, même s’ils sont couverts by une hiérarchie politique.

C’est aussi un message direct adressé aux élus actuels et futurs, destiné à briser le sentiment d’impunité qui entourait les élites municipales. Le vent a-t-il définitivement tourné ? Les Maliens sont en tout cas nombreux à espérer que le statut politique ne protégera plus personne contre la rigueur de la loi pénale. Une dynamique qui renforce la doctrine de la refondation engagée par les autorités de la transition pour l’avènement du « Mali Kura » (le Mali nouveau), dont la redevabilité constitue l’un des piliers fondateurs.

Vers un changement de paradigme dans la gestion foncière au Mali ?

Si la condamnation est exemplaire, son impact à long terme dépendra de l’institutionnalisation des réformes. À court terme, ce verdict devrait paralyser les velléités de morcellements illégaux chez de nombreux maires et préfets, la peur de la prison devenant un levier de dissuasion réel pour les administrateurs publics. Pour désamorcer cette « bombe à retardement » qu’est la spéculation foncière au Mali, l’État devra accélérer l’informatisation des titres fonciers et la mise en place d’un cadastre national transparent, afin de limiter l’interventionnisme humain et les doubles attributions.

L’impact sera aussi humain et économique. Des milliers de citoyens ont acquis ces parcelles illégales et y ont parfois construit des logements. La destruction potentielle de ces réalisations ou leur régularisation sous conditions strictes posera un défi social majeur aux autorités. Pour les victimes de cette affaire, ce verdict pourrait marquer une étape importante vers la reconnaissance de leurs préjudices et la recherche de réparations. De l’avis de nombreux juristes, il s’agit d’une décision historique pour la protection du patrimoine public et la moralisation de la gestion foncière au Mali.

Hamady Tamba


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