À intervalles réguliers, le même verdict refait surface: les médias traditionnels seraient condamnés, balayés par les plateformes numériques et l’instantanéité des réseaux sociaux et des médias en ligne. Pourtant, dans les rédactions, les studios et les salles de montage, l’activité ne faiblit pas. Les journaux télévisés structurent toujours l’agenda public, la radio demeure un repère quotidien dans de nombreuses localités, et la presse continue d’imprimer sa marque dans le débat national. Pour M. Sissouma, journaliste et membre de la Haute Autorité de la Communication, parler de disparition relève d’une lecture hâtive. Ce qui s’opère sous nos yeux n’est pas un effacement, mais une recomposition profonde, économique, éditoriale et technologique d’un paysage médiatique en pleine tension.
Les discours sur la disparition des médias traditionnels se nourrissent souvent d’images spectaculaires : salles de rédaction vides, journaux invendus, plateaux désertés. La réalité, elle, est plus nuancée et surtout moins théâtrale.
Les médias traditionnels vont-ils disparaître ? Pour M. Sissouma, journaliste et membre de la Haute Autorité de la Communication, la question est mal posée dès le départ.
« On annonce leur fin depuis des années. À chaque innovation, on parle d’enterrement. Mais regardez autour de vous : les radios émettent toujours, les télévisions produisent leurs journaux, les rédactions travaillent ».
À Bamako, les grandes éditions télévisées du soir continuent de rythmer les discussions politiques. Les réactions officielles, les communiqués ministériels, les prises de position des partis trouvent encore leur premier écho sur les chaînes nationales avant d’être relayés sur les réseaux sociaux. Ce circuit n’a pas disparu. Il s’est complexifié.
Dans plusieurs régions, notamment là où la connexion internet demeure instable ou coûteuse, la radio reste le média le plus accessible. Elle accompagne les déplacements, informe sur les décisions administratives locales, relaie les annonces communautaires. Ce rôle de proximité n’a pas été absorbé par les plateformes numériques.
Pour M. Sissouma, l’erreur consiste à analyser la situation uniquement à travers le prisme technologique. « Le support évolue, mais le besoin d’une information structurée demeure », insiste-t-il.
Ce qui a réellement changé, selon lui, c’est l’économie du secteur. Les grandes plateformes captent une part significative des revenus publicitaires. Les annonceurs privilégient les espaces à forte audience immédiate.
La pression est tangible dans certaines rédactions : équipes réduites, budgets serrés, recherche constante de partenariats. Ce contexte nourrit l’idée d’un affaiblissement. Mais affaiblissement ne signifie pas effacement.
Les organes installés disposent d’un capital que les nouveaux acteurs numériques n’ont pas toujours : une existence juridique claire, une responsabilité éditoriale identifiée, une culture de la vérification. Dans un environnement où des informations non sourcées circulent massivement sur WhatsApp ou Facebook, cette structuration redevient un repère.
La reconfiguration dont parle M. Sissouma se manifeste concrètement. Plusieurs médias traditionnels ont investi le numérique : diffusion en direct sur les réseaux sociaux, mise en ligne des journaux, formats courts adaptés aux usages mobiles.
L’antenne et l’écran ne s’opposent plus, ils se prolongent.
Ce n’est pas une fusion harmonieuse. La concurrence existe. Les plateformes imposent leur vitesse, leur logique d’algorithme, leur pression sur l’audience. Les rédactions doivent s’ajuster sans perdre leur identité.
« Le défi n’est pas de devenir une plateforme parmi d’autres, mais de conserver ce qui fait la valeur du journalisme », souligne M. Sissouma.
Dans ce paysage hybride, le public navigue sans distinction théorique. Il peut regarder un journal télévisé, puis commenter un extrait sur Facebook, puis partager un lien sur WhatsApp. L’information circule d’un univers à l’autre.
Parler de disparition revient alors à ignorer cette réalité imbriquée.
Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas la fin d’un modèle unique, mais l’émergence d’un système mixte, où les médias traditionnels doivent consolider leur crédibilité tout en apprenant à évoluer dans un environnement dominé par le numérique.
La transformation est brutale. Elle bouscule les équilibres économiques, redéfinit les priorités éditoriales, impose une agilité nouvelle. Mais elle ne signe pas une extinction.
Elle oblige à choisir : subir ou s’adapter.
Pour lui, le danger n’est pas technologique, il est stratégique. « Qu’est-ce qui empêche un média traditionnel d’avoir son propre site, sa diffusion en ligne, sa présence structurée sur les réseaux ? Rien. La question, c’est l’organisation et la vision ».
Il nuance aussi le discours alarmiste souvent entendu dans le secteur. « Les médias traditionnels n’auront peut-être pas des jours faciles, mais ils ne sont pas condamnés. Ils doivent simplement comprendre que l’environnement a changé ».
Pour lui, la disparition n’est pas à l’ordre du jour. Ce qui est en jeu, c’est la capacité d’adaptation.
Dans son regard, il n’y a ni nostalgie ni fatalisme.
Plutôt une conviction : le paysage change, mais le besoin d’un média structuré, identifiable et responsable demeure.
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