Le mythe est une construction imaginaire qui se veut explicative de phénomènes cosmiques ou sociaux et, surtout, fondatrice d’une pratique sociale en fonction des valeurs fondamentales d’une communauté en quête de cohésion.
Le regard d’un Africain sur le Mythe de la Caverne de Platon est le fruit d’une réflexion mûrie dès 1985 à l’Université Paul-Valéry de Montpellier, en France.
Il existe toujours chez l’homme un désir d’atteindre le réel par l’imaginaire et, dans bien des cas, à travers le mythe. Si, d’un côté, le mythe est considéré comme une pure invention de l’esprit — donc comme ce qui n’existe pas — il permet, en revanche, de renouer avec ce qui a pu disparaître de notre système de valeurs.
En abordant le mythe de la caverne de Platon avec le regard d’un Africain, je n’ignore pas les critiques auxquelles je m’expose. Fort heureusement, la pensée humaine s’oriente de plus en plus vers une approche globale, dite systémique, et je daigne y trouver refuge.
Pour que ce mode de pensée retrouve sa quintessence et perdure, il lui faut nécessairement prendre en compte des apports provenant de toutes les régions du globe. Le réel est un construit, et l’on ne construit qu’à travers des mouvements différents.
Permettez-moi ici, sinon de proclamer, du moins de revendiquer l’un des slogans de l’école structuraliste : Vive la différence !
Notre analyse nous conduira vers l’interprétation de quelques mythogènes, c’est-à-dire des éléments récurrents du mythe de la caverne : le soleil, la lune, l’eau, la route, le mur, les chaînes, l’homme, etc.
Dans la caverne, des prisonniers sont restés depuis leur enfance — ou leur naissance — les jambes et le cou enchaînés, condamnés à contempler des ombres provenant d’ailleurs. La caverne de Platon n’est autre que le monde dans lequel nous, pauvres hommes, faisons figure de simples prisonniers. Nous sommes privés de tout mouvement, de toute réflexion et de tout moyen d’évasion.
Les chaînes qui nous retiennent symbolisent notre état d’aliénation, car nous ne remettons pas en cause la conduite de vie qui nous est imposée. L’immensité de cette aliénation nous limite à nous morfondre dans une sphère qui, malheureusement, ne dépasse guère l’environnement perçu par nos organes et nos sens. Quant à notre fidélité à une telle réalité, elle ne saurait conduire à la félicité.
La tête est céleste, les jambes sont terrestres et le tronc est atmosphérique. Être physiquement enchaîné empêche simplement tout mouvement ; mais être sujet à une aliénation mentale signifie perte de dignité, de personnalité, et finalement perte de l’essentiel. Ne subsistent alors que vanité, orgueil, égoïsme, duplicité, ignominie et bien d’autres dérives. Ainsi, nous demeurons privés de cette vertu des hauteurs, région accessible uniquement par la contemplation de l’âme.
Pour se libérer et contempler, l’homme se sert d’une série d’armes : la volonté, la révolte et le dépassement de soi. Il se détourne définitivement de son aliénation, brise ses chaînes, franchit le mur qui mène hors de la caverne et emprunte la route conduisant vers les hauteurs, vers cette lumière dont il n’apercevait auparavant qu’un faible éclat.
Le chemin suivi par le prisonnier délivré symbolise la destinée de l’homme éclairé, sa vocation. Le mur représente la frontière entre le monde sensible dont l’homme s’est évadé et celui vers lequel il s’élève.
Dans son ascension, il est progressivement inondé par la lumière véritable du soleil. Cet envahissement soudain le plonge dans un état d’éblouissement momentané. Commence alors une phase de transition avec son corollaire : dérapages, remises en question et nouveau dépassement de soi.
C’est ici qu’apparaît l’eau dans le mythe. En regardant dans l’eau, l’homme substitue les images réfléchies des objets aux ombres de la caverne, avant d’apprécier les objets eux-mêmes. Il ne tarde pas à se reconnaître lui-même.
La symbolique de l’eau revêt une valeur initiatique. Elle nous situe au centre du mythe. Voilà que l’âme s’abreuve, se fortifie et s’élève.
La route monte sans cesse, et contempler les étoiles ainsi que la lune — cet astre de la mutabilité et de la transition — ne constitue plus un obstacle majeur. L’âme s’approche du soleil, affronte la lumière, s’y adapte et découvre la région de la connaissance, le monde intelligible.
Cette lumière est vérité, et l’homme tendra toujours vers elle sans jamais finir de l’explorer. Cette vérité absolue, cette immensité, ne peut être appréhendée qu’à travers la contemplation et l’idéal.
Une fois imprégnée de l’intelligibilité des hauteurs, l’âme connaissante — l’élite — se doit de prendre du recul et de jeter un regard vers la caverne. L’homme doit appréhender l’ambivalence de chacune des étapes qui l’ont conduit vers cette connaissance dont il ne possède, au fond, qu’une infime portion.
Le soleil est l’astre de la vie, domaine de la connaissance intellectuelle, source de lumière, de chaleur, de recommencement et de fidélité. Mais il est également destructeur, principe de sécheresse auquel s’oppose la pluie fécondante, principe associé à la lune.
La lune symbolise les rythmes biologiques, la fécondité, la mutabilité, le transitoire ainsi que la connaissance indirecte. Elle représente aussi la beauté dans l’immensité ténébreuse. Pour certains, elle symbolise l’œil mauvais, tandis que le soleil représenterait l’œil bienveillant.
Les plans d’eau sont généralement des lieux d’abondance, de bénédiction, de purification, de sanctification et de guérison — comme le Nil dans l’Égypte antique ou le Gange en Inde. L’eau est à la fois source de vie et de destruction, à l’image du Déluge.
Le mur représente l’enceinte protectrice qui clôt le monde, comme la Grande Muraille de Chine. Élévation au-dessus du niveau commun, il symbolise à la fois la séparation et le rapprochement entre les exilés et ceux qui sont restés, à l’image du Mur des Lamentations.
Si, pour Platon, la caverne est un lieu de souffrance et de punition, elle peut aussi symboliser la matrice maternelle, la renaissance, la régénération et la réminiscence. Chez les Dogons du Mali, par exemple, la caverne possède la même température que le placenta.
Dans ce mythe, la chaîne est l’équivalent de l’aliénation du genre humain. Ailleurs, Platon fait allusion à une corde lumineuse entraînant l’univers. La chaîne symbolise également la communication, le réseau, la coordination, l’union, le mariage, la famille, la cité ou encore la nation. Elle constitue le lien entre le ciel et la terre.
Il est alors convenable d’emprunter cette chaîne et de retourner sur ses pas, de redescendre vers la caverne, vers la société. La vocation de l’âme connaissante — l’élite — est de revenir vers les siens afin de les délivrer de leur souffrance, quitte à courir le risque du sacrifice ultime : le châtiment ou la mort.
L’élite ferait preuve d’ignorance et descendrait à un niveau inférieur à celui même de la caverne si elle refusait de partager son savoir avec les siens.
La négation de l’autre équivaudrait à une démission, à un déséquilibre du construit, à une désarticulation du système de valeurs, conduisant au retour de l’ignorance totale et de l’aliénation absolue.
Propos recueillis par :
Mamadou Sangaré
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