L’ŒIL DU MATIN : Un héritage compromis ?

Même perché au sommet du plus grand arbre de la forêt, le jeune homme ne voit pas ce que le vieillard perçoit, simplement assis au pied du même tronc. Cet adage ancestral nous rappelle une vérité immuable : la parole des anciens n’est pas un simple bruit du passé, elle est de l’or trempé à l’épreuve du temps. Le vieil homme ou la matriarche contemple le monde à travers le prisme d’une existence accomplie. Sa grille de lecture s’appuie sur un socle de valeurs éprouvées, de victoires et d’épreuves subies. C’est cette mémoire du chemin parcouru qui lui donne la faculté rare de devancer l’orage, de peser les âmes et de guider les pas hésitants.

Cette sagesse fait écho au cri d’alarme d’Amadou Hampâté Bâ : « En Afrique, un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle. » Mais que brûlera-t-il demain si nos rayons restent vides ? Les anciens s’éteignent en emportant un savoir immémorial, une éthique du savoir-être et une science du vivre-ensemble (un trésor trop souvent dilapidé), faute d’avoir été transmis. La question se pose alors avec une gravité brutale : serons-nous de ces bibliothèques vivantes ou de simples coquilles vides ? Avons-nous seulement vécu d’une manière qui mérite la mémoire ?

Le constat est amer. De notre vivant déjà, nous peinons à dresser une ombre protectrice pour nos propres enfants, à plus forte raison pour la cité. Lancés dans une course effrénée vers le bien-être matériel, nous avons déserté le chantier de l’éducation. Nous avons sacrifié nos valeurs fondamentales sur l’autel du confort immédiat, en oubliant une règle élémentaire : l’or accumulé entre les mains d’un héritier sans repères fond comme du beurre au soleil. Car donner des richesses à un enfant sans lui transmettre d’éthique, c’est comme confier la pirogue familiale à un rameur qui n’a jamais appris à lire le courant : la dérive est inévitable !

Comme le déplorait récemment une consœur à la plume bien trempée : « Les enfants d’aujourd’hui semblent manquer de repères et de forces pour affronter les rumeurs du monde. Certains cherchent refuge dans les paradis artificiels de l’alcool ou de la drogue… Mon cœur saigne de voir cette jeunesse exprimer sa détresse par la violence ou l’autodestruction. L’éducation ne saurait se réduire à nourrir des corps ; elle exige de l’affection, de l’écoute et des bornes inamovibles. » Et d’ajouter : « Hier, l’enfant grandissait à l’ombre d’une forêt d’exemples : un père, un oncle, un voisin bienveillant. Aujourd’hui, le grand arbre familial s’est effrité et chacun vit dans la solitude de son enclos. Pour les mères qui élèvent seules leurs enfants, le fardeau est lourd. Mais élever une vie reste un engagement sacré. »

Il serait trop aisé de nous abriter derrière la dureté des temps pour absoudre nos défaillances. Nos aïeux ont traversé des tempêtes autrement plus violentes sans jamais abdiquer leur devoir d’éveilleurs d’âmes. Frantz Fanon nous avertissait déjà : « Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. »

Regardons-nous en face : sommes-nous en train d’être les fossoyeurs de la nôtre ? Il n’est pas encore trop tard pour redresser la barre. Il nous appartient de réécrire notre récit collectif pour ne pas rougir devant nos enfants, et pour que les générations futures trouvent encore, au pied de notre mémoire, la lumière nécessaire pour s’orienter dans la nuit.

Moussa Bolly


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