La Journée mondiale du coton ne devrait pas seulement mesurer la production, mais la quantité d’emplois, d’industrie et de valeur africaine créée à partir de chaque balle.
Une capsule de coton tient dans la paume d’une main. L’économie qui l’entoure, elle, est immense. Avant de devenir une chemise, un uniforme, une collection de créateur ou un tissu technique, la fibre traverse potentiellement des exploitations agricoles, des usines d’égrenage, des filatures, des ateliers de tissage et de teinture, des manufactures, des plateformes logistiques et des réseaux de distribution. À chaque étape, sa valeur augmente. Or, en Afrique, trop de ces étapes se déroulent encore ailleurs.
C’est cette contradiction que la Journée mondiale du coton devrait mettre en lumière. L’Afrique a produit environ 7,5 % du coton mondial en 2022, selon les données rassemblées par Cotton to Cloth. Mais l’essentiel de la fibre quitte le continent avant d’être transformé. Les estimations divergent : la Cnuced évalue à 70 % la part du coton brut africain exportée, tandis que l’Unesco, citant le Comité consultatif international du coton, avance 81 % pour l’Afrique subsaharienne en 2022. L’Organisation mondiale du commerce propose une estimation plus élevée encore. Les méthodes varient ; le constat industriel, lui, demeure : l’Afrique sait produire du coton, mais capte encore trop peu de la prospérité qu’il génère.
Le déséquilibre apparaît avec davantage de netteté à l’autre bout de la chaîne. En s’appuyant sur la base de données commerciales de la Banque mondiale, l’Unesco chiffre à 15,5 milliards de dollars les exportations africaines annuelles de textiles, de vêtements et de chaussures, contre 23,1 milliards d’importations. Le déficit atteint ainsi 7,6 milliards de dollars. Derrière ce montant se trouvent des usines qui auraient pu fonctionner, des compétences qui auraient pu être acquises, des marques qui auraient pu naître et des revenus qui auraient pu circuler au sein des économies africaines.
Le coton brut a une valeur. Ce qui se passe après la récolte en a davantage. L’égrenage sépare la fibre de la graine ; la filature produit le fil ; le tissage et le tricotage donnent naissance à l’étoffe. Viennent ensuite la teinture, l’ennoblissement, la coupe, la confection, la marque et la distribution. La Banque africaine de développement estime que la maîtrise de la chaîne de valeur peut multiplier par six la valeur économique créée. Dès lors, la question n’est pas seulement de produire davantage, mais de retenir une part plus importante de la valeur issue du coton déjà cultivé.
Le Bénin donne un aperçu de cette mutation. Le coton représente environ 12 à 13 % de son économie. Avec la Zone industrielle de Glo-Djigbé, près de 30 % de la production nationale serait désormais transformée localement, pour un volume estimé entre sept et dix millions de vêtements par an. Faki Adje, directeur général adjoint de la zone, affirme que le développement de la filière pourrait contribuer à la création de 300 000 emplois industriels formels d’ici à 2030. Il s’agit d’un objectif, non d’un acquis. Mais la trajectoire est claire : relier délibérément le champ à l’usine.
Ce passage change la nature même de la politique cotonnière. La productivité agricole reste essentielle, mais les tarifs de l’électricité, l’accès à l’eau, les coûts de transport, le financement des machines, la formation technique, les normes de qualité et l’efficacité des douanes le deviennent tout autant. Le coton ne peut plus relever des seuls ministères de l’agriculture. Il concerne aussi les finances, le commerce, l’énergie, l’enseignement supérieur, la logistique et les investisseurs privés.
L’enjeu est également social. Le coton ferait vivre environ 3,5 millions de producteurs africains, dont 17 % seulement seraient des femmes. Plus loin dans la chaîne, celles-ci représentent entre 70 et 90 % des salariés du secteur formel de l’habillement. Cette différence doit guider les politiques publiques. Une industrialisation bien conçue ne doit pas seulement multiplier les postes d’exécution ; elle doit ouvrir aux femmes l’accès aux qualifications techniques, à l’encadrement, à l’entrepreneuriat, à la propriété et au capital.
Le marché existe. En Afrique subsaharienne, les ventes de vêtements et de chaussures étaient évaluées à 31 milliards de dollars en 2020. Le commerce en ligne élargit encore l’accès aux consommateurs : la proportion d’acheteurs actifs sur Internet est passée de 13 % en 2017 à 28 % en 2021, soit environ 334 millions de personnes. Pour les créateurs et fabricants africains, le numérique peut raccourcir la distance entre l’atelier et la garde-robe. Il ne saurait toutefois remplacer une base productive capable de fabriquer avec régularité, qualité et à un coût compétitif.
C’est ici que la Zone de libre-échange continentale africaine prend tout son sens. Chaque pays n’a pas à reproduire l’ensemble de l’écosystème textile. Le coton peut être cultivé dans un État, filé dans un autre, tissé ailleurs, puis confectionné là où existent les compétences appropriées. Pourtant, les échanges intra-africains de textiles et d’habillement ne représentent encore que 2,7 milliards de dollars, soit environ 8 % des importations continentales du secteur. La Zlecaf pourrait accroître le commerce intra-africain de 11 %, mais l’abaissement des droits de douane ne suffira pas si les frontières restent lentes, les normes incompatibles et le transport trop coûteux.
La Journée mondiale du coton devrait ainsi devenir un rendez-vous annuel de vérité industrielle. L’Afrique transforme-t-elle une part croissante de sa fibre ? Les filatures tournent-elles davantage ? Les producteurs obtiennent-ils des revenus plus prévisibles ? Les femmes progressent-elles dans la chaîne de valeur ? Les fabricants africains fournissent-ils les détaillants africains ? Les marques du continent gagnent-elles des marchés ?
Cultivé comme principale culture de rente dans 37 des 54 pays africains, le coton offre au continent une base exceptionnelle : une matière première, un savoir agricole, une main-d’œuvre, une créativité et un vaste marché. Ce qui reste à construire, c’est la mécanique qui relie ces atouts. Le champ ne devrait plus être considéré comme la fin d’une histoire d’exportation, mais comme le commencement d’une histoire industrielle.
Source : AllAfrica
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